Arthur Schnitzler n'est pas un écrivain ordinaire. Médecin viennois, à cheval entre le XIX et le XX ème siècle, il glisse dans cette oeuvre publiée en 1924, quelqu'unes des trouvailles de la psychanalyse en pleine effervescence à cette époque : l'hystérie et la névrose, la triangulation oedipienne et ses ramifications incestuelles. Là où l'écrivain devient particulièrement intéressant, c'est qu'il n'est pas directement influencé par la psychanalyse, il évolue parallèlement à la psychanalyse.
Ce n'est nullement un hasard. Particulièrement captivé par la psychiatrie, sa thèse de doctorat portera sur le traitement hypnotique de la névrose, et dès 1893, il abandonnera son poste à l’hôpital pour ne garder que quelques patients privés et se consacrer à la littérature.
Littérature qui n'échappera donc pas à ses interrogations axées principalement sur le sens de la vie et de la mort. Préoccupations que partagera un autre viennois, Sigmund Freud.
Arthur Schnitzler est de six ans son cadet. Ils partagent le même judaïsme laïque, vivent dans la même ville, deviennent médecins, lisent les mêmes auteurs et s'intéressent de très près à l'introspection et l'interprêtation des rêves.
Dès 1875, Arthur Schnitzler tient lui-même un "journal des rêves" (initiative antérieure donc à la publication de l'éponyme "Interprêtation des rêves" de Freud en 1899) et ne cessera de le compléter jusqu'à sa mort en 1931. Cette fascination pour l'expression des pulsions inconscientes trouvera son écrin dans la nouvelle "La Nouvelle rêvée" publiée en 1927 (et portée à l’écran en 1999 par Kubrick avec Eyes Wide Shut).
Freud avait vu juste lorsqu'il écrit à Schnitzler le 14 mai 1922, pour son soixantième anniversaire : " Je veux vous faire un aveu que vous voudrez bien, par égard pour moi, garder pour vous et ne partager avec aucun ami ni aucun étranger. Je me suis torturé avec la question de savoir pourquoi je n’avais jamais cherché à vous fréquenter au cours de toutes ces années et à avoir une conversation avec vous [..] La réponse à cette question contient l’aveu qui me paraît trop intime. Je pense que je vous ai évité par une sorte de crainte de rencontrer mon double. [..] En me plongeant dans vos splendides créations, j’ai toujours cru y trouver, derrière l’apparence poétique, les hypothèses, les intérêts et les résultats que je savais être les miens. Votre déterminisme comme votre scepticisme – ce que les gens appellent pessimisme- votre sensibilité aux vérités de l’inconscient, de la nature pulsionnelle de l’homme, votre déconstruction des certitudes culturelles et conventionnelles, l’arrêt de vos pensées sur la polarité de l’amour et de la mort, tout cela me touchait avec une inquiétante familiarité.[..] Ainsi ai-je acquis le sentiment que vous savez par intuition, en réalité par une fine autoperception, tout ce que j’ai mis au jour chez d’autres au cours d’un travail laborieux. Oui je crois que dans le fond de votre être, vous êtes un psychologue des profondeurs, aussi franc, impartial et courageux que personne d’autre, et si vous ne l’étiez pas, vos capacités artistiques, votre art verbal et votre capacité de création auraient eu libre cours et eussent fait de vous un écrivain davantage selon le goût des masses. " C’est surtout l’attirance de Schnitzler, " psychologue des profondeurs ", pour la polarité de l’amour et de la mort, et son intérêt pour la sexualité, Freud le dit dans une lettre antérieure de 1912 , qui en font "un double" à ses yeux. (Pour l'anedocte, Arthur Schnitzler ne gardera pas cette déclaration secrète et s'en vantera même au journaliste américain George. S. Viereck dans un entretien qu'il lui accorde en 1930 : " I anticipated the Freudian theory of the dream in my plays.[..] In some respect I am the double of Professor Freud. Freud himself once called me his psychic twin ")
Schnitzler s'intéresse de très près aux découvertes de Freud. Dès 1888, il écrit un article dans une revue médicale pour défendre Sigmund Freud dans l'affaire de la cocaine ("Cocaïnomanie et cocaïnophobie" 1884/1885).
En 1906, il écrit à Freud : " Monsieur le Professeur, même si vous ne devez guère avoir de souvenir personnel de moi, permettez-moi de m’associer à ceux qui vous présentent aujourd’hui leurs vœux. Je dois à vos écrits des suggestions si nombreuses, fortes et profondes et votre cinquantième anniversaire doit bien me donner l’occasion, de vous le dire et de vous présenter l’assurance de ma vénération la plus franche et la plus chaleureuse. "
Leurs rencontres se feront rares et Arthur Schnitzler émettra tout de même de nombreuses réserves à l'encontre de la psychanalyse et l'une d'entre elles concerne justement le complexe d'Oedipe qu'Arthur Schnitzler qualifie de "généralisation abusive". Pour relativiser cette notion, Arthur Schnitzler parle, lui, d'ambivalence des sentiments.
C'est intéressant parce que la relation entre Mademoiselle Else et son père transpire en effet cette ambivalence pour Arthur Schnitzler et ce conflit oedipien mal réglé pour Freud (ce qui serait, selon Freud, le terreau de l'hystérie ; cette même hystérie dont souffre Mademoiselle Else. Entre Arthur Schnitzler et Sigmund Freux tout se rejoint invariablement).
Quant à sa propre relation avec sa fille, Arthur Schnitzler ne sera pas épargné. Alors même que toute son oeuvre révèle sans cesse son obsession de la mort et en particulier la problématique du suicide comme "solution" à d'éventuels tourments, Lili Schnitzler se suicidera en 1928 à l'âge de 18 ans, d'une balle dans la poitrine et avouera avant de mourir le lendemain, qu'elle ne voulait pas se tuer, que c'était juste une "crise de nerfs". Arthur Schnitzler alors âgé de 66 ans, ne lui survivra que trois ans.
Arthur Schnitzler, rigoureux mais inconstant, distingue pratique et praticien. Il n'est pas très sensible à la pratique des psychanalystes et estime que le patient est souvent mieux capable de pénétrer son propre inconscient que l’analyste, il dira "on ne doit pas violer les âmes". C'est pourquoi, sûrement, Mademoiselle Else sera le livre ouvert des Seelenbohrungen (taraudages de l'âme) sous la houlette et la plume d'un spécialiste, d'un écrivain génial et d'un analyste de la conscience : Arthur Schnitzler.
Mademoiselle Else, nouvelle publiée en 1924, devient très vite un film (1929) puis se dipersera au travers du monde sous la forme de pièce de théatre.
Arthur Schnitzler livre aux lecteurs, l'intimité d'une jeune fille avec une série de fantasmes sexuels parfaitement conscients, d'un questionnement sur sa place dans la société, dans sa famille. Car Else, sommée de sauver l'honneur de ses parents, se pose une question essentielle qui n'obtient aucune réponse : et vous ? qu'avez vous fait pour moi ?
L'histoire pourrait être résumée ainsi : Un père perpétuellement ruiné et sur le point de finir en prison demande à sa fille, par l'entremise de sa femme, d'emprunter 30 000 florins (qui deviendront 50 000) à l'une de ses relations, M. von Dorsday, riche et vieux marchand d'art.
Il va s'en dire que la jeune fille en question, Else, est jeune (19 ans) et belle et que ses charmes sont, de façon officieuse, une manière de faire fléchir le vieux créancier.
On peut aussi faire beaucoup plus court et dire que pour sauver sa réputation, un couple de bourgeois viennois engage leur fille à se "prostituer" afin de pourvoir à leurs dettes.
"Je veux bien être une dévergondée mais pas une putain. Vous avez mal fait votre compte, M. von Dorsday. Et papa aussi. Il a mal calculé son coup. Car il devait se douter... Il connaît les hommes. Il connaît von Dorsday. Il pouvait prévoir que M. von Dorsday ne faisait rien pour rien. [...] Quand on a une fille aussi jolie pourquoi ferait-on un tour en prison ?".
L'écriture de cette nouvelle est extrêmement alerte. Le style nouveau pour l'époque, correspond au défilement des pensées de Else (style qu'utilisera également Albert Cohen dans "Belle du Seigneur" au travers des pensées de Solal).
Else est certes jolie mais aussi ce que Freud appelait hystérique et qui désormais porte souvent le nom d'hystrionique. Elle est narcissique, volubile, séductrice. Ses pensées sont donc à l'image de sa personnalité, prolixes, capricieuses, fantasques, indécises et versatiles. Un rythme donc rapide, enjoué, exultant... Difficile de ne pas lire ce livre d'une traite.
C'est enfermé dans la conscience d'Else que nous apparaît le monde extérieur. Un monologue où cette jeune fille se raconte à l’abri de son for intérieur. Quelques dialogues parsemés ici et là créent un pont entre intérieur et extérieur, et c'est entre ces deux faces d'une seule pièce que le talent éblouissant de Arthur Schnitzler va nous basculer sans cesse. L'écriture est minutieuse car il ne s'agissait évidemment pas de se louper.
L'opportunisme de Mademoiselle Else est définitivement moderne. Elle rêve d'un mari riche et peu embarrassant pour pouvoir séduire et abandonner "mille amants" qui ne cesseraient de clamer sa grâce et sa beauté. Else est loin d'être stupide et a déjà très vite compris que seule sa jeunesse, fugace, et sa beauté ne pourront lui offrir cette vie de déesse. Il lui faudra faire des concessions. Entre mariage d'amour et mariage d'intérêt, son choix est arrêté. Elle possède une intelligence d'instinct, fine et sauvage qui lui permet d'être lucide sur bien des choses alors même qu'elle s'aveugle sur beaucoup d'autres. Cela donne un monologue bien souvent drôle où Else ne s'épargne pas les critiques en tout genre.
Il en reste une jeune fille fragile qui se croit forte, auto-sacrifiée par une famille sans vergogne et sans amour, qui ne trouve de sens à sa vie que dans la mise en scène d'une fin ratée, rongée par une culpabilité qu'elle échoue à mettre à l'écart.
Là où Vladimir Nabokov voit des jeune filles diaboliques, Arthur Schnitzler voit une jeune fille torturée. Arthur Schnitzler, tourmenté par le plaisir que les femmes déclenchent, assommé par la souffrance que les passions amoureuses induisent, n'aura de cesse d'écrire sur l'impossible rencontre homme-femme, sur la possession de l'autre et son aboutissement mortifère. C'est un bijou de la littérature en seulement 130 pages ; 1€50 en occasion dans les grandes librairies du web ; dévoré en deux aller-retour en métro pour aller bosser ; une écriture vive et captivante... Je ne vois pas trop quelle pourrait être votre excuse pour ignorer Arthur Schnitzler !
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6 commentaires à lire:
Aucune excuse.
mercredi, 15 octobre, 2008Je ne prend pas le metro, mais je devrais pouvoir m'arranger. Cet Arthur m'intrigue. Merci de donner envie de le découvrir.
@fantomette : une salle d'attente ?
mercredi, 15 octobre, 2008Ca se lit très vite.
:-)
Très bien, je m'y mets aussi. Je connais l'auteur, mais non ce titre... Mais c'est bizarre à te lire j'imagine plus une jeune fille libre qu'une jeune fille torturée (de quoi me conforter dans ce que je pense de l'hystérie décrite par les anciens...)
vendredi, 17 octobre, 2008Et puis, ça tombe à pic en ce qui me concerne! :-))
@Patricia P : J'aurais bien aimé connaître le fond de ta pensée sur "l'hystérie décrite par les anciens" mais je sais que tu n'as pas beaucoup de temps actuellement.
samedi, 18 octobre, 2008Concernant Fraulein Else, je l'ai en effet vu comme une jeune fille aux pensées libres mais en 1920, entre vouloir et oser faire je pense qu'il y avait une énorme marge... Et vouloir être une jeune fille libre à cette époque n'était-ce pas ineluctablement être torturée, accablée de culpabilité, écrasée entre sa propre liberté et la tenue sociale à adopter ?
Je crois que Else voulait être une jeune femme libre mais n'avait pas les épaules assez solides pour l'assumer au sein d'une société viennoise hyper conventionnelle. C'est d'ailleurs ce qui défile le long des pages au travers de ses pensées : elle se croit "capable de", libre de casser le carcan dans lequel les jeunes filles de l'époque évoluent mais au moment du passage à l'acte, elle est ce qu'elle a été toujours été, une bourgeoise de 1920, corsettée dans une éducation où le "paraitre" pèse de tout son poids.
Un des livres vers lequel je reviens régulièrement. Sans être capable d'en parler avec autant de talent. Alors merci !
vendredi, 18 septembre, 2009@Fillemoderne : je ne sais si ma réponse avec 1 mois de retard a un quelconque sens mais : merci :)
mercredi, 14 octobre, 2009Enregistrer un commentaire
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