Ils ont écrit pour nous !

One Shot

No brain... No pain

Nos amis les ricains

Un seul "e" vous manque, et tout est dépeuplé

dimanche 30 septembre 2007


Vous aimez la magie ? Les tours de prestidigitations ? (n'est-ce pas le mot français le plus cauchemardesque pour un dyslexique ?)
Je ne vous parlerai pas de la famille Pinder ou Gruss mais de G[e]org[e]s P[e]r[e]c, fabuleux magicien, extraordinaire illusionniste.

En vous cachant la lettre "e", je vous ai compliqué la lecture. Pourquoi ? Alors même que si j'avais écrit ce texte en inversant les lettres, vous auriez eu moins de mal.

"Vuos aiemz la maige ? Les torus de presdigitistation ? (n'est-ce pas le mot fcanrais le puls caumechardesque pour un dsyelxique ?).
Je ne vuos palrreai pas de la faillme Pinder ou Gruss mias de Georges Perec, fblaueux macigien, etrxardioainre isionnulliste."

Parce que la lettre "e" est la lettre la plus utilisée dans les mots de la langue française. Elle est quasiment partout. Dans le féminin, dans tous les infinitifs des verbes du premier groupe ainsi que leur participe passé, dans les articles du masculins, etc... etc...

Autant dire que la faire disparaître est au delà de la prouesse, c'est de la magie !

Pour mieux appréhender l'incroyable exploit de Georges Perec, essayez, ne serait-ce que sur 5 lignes, de raconter une histoire (avec queue et tête) sans "e"...
...

Georges Perec l'a fait lui et pas sur 5 lignes mais sur plus de 300 pages.

Certains d'entre vous, surtout ceux qui se sont arrachés les cheveux à faires des phrases sans "e", se demandent comment est-ce possible ? Pour vous, j'ai pris le temps de recopier un passage du livre parce que franchement après avoir bien bien peiné, c'est un délice de voir le maître à l'oeuvre (par ici).
Soudainement cela parait si simple !!!

Alors même que l'on a buté au détour de la deuxième (allez troisième) ligne, Perec lui y va gaiement, tous les "e" ont disparus et l'histoire suit son cours.

C'est tout bonnement ha-llu-ci-nant !

Oser ce genre de choses doit vous rappeler quelqu'un... Et pour cause ! Perec entre à l'Oulipo en 1967. L'Oulipo, c'est Raymond Queneau qui le fonde en 1960 avec Francois Le Lionnais.

A l'Oulipo ou sans acronyme l'OUvroir de LIttérature POtentielle, on travaille "sous contrainte" littéraires. Chaque mois, une nouvelle contrainte est affichée sur leur site : http://www.oulipo.net/.

C'est donc en parfait oulipien que Georges Perec s'est lancé dans l'aventure rocambolesque d'écrire un roman lipogrammatique. Le terme même de lipogramme est une invention oulipienne, qui signifie "retirer une lettre". Une sacré bande de joyeux lurons ces romanciers, linguistes, mathématiciens férus de "contraintes" en tout genre.

Le titre du livre sera "La disparition". Titre Ô combien allégorique pour un roman qui sortira en 1969, sans que personne ne sache ce qu'il impliquait (ou n'impliquait pas justement !). Les critiques se séparèrent en deux colonnes. Les abrutis et les futés. Les premiers, accrochés à une lecture de premier plan, déclarèrent crânement que l'histoire était plate et sans intérêt littéraire. De quoi s'étouffer de rire. Les seconds repérèrent la performance lexicographique et crièrent au génie.

Le génie est d'autant plus présent que l'histoire en elle-même est aussi l'histoire d'une disparition. C'est donc sur ces deux axes que Perec s'est amusé comme un petit fou.

Il en fallu des trésors d'imaginations pour feinter cette satanée lettre qui se fiche partout, dans les moindres petits recoins. Perec va déployer une richesse lexicale incroyable pour éviter cette petite boucle à queue de cerise... e...

Il va même réinventer certaines expressions, pour notre plus grand bonheur. Ainsi, "ni une ni deux "devient "ni dix moins huit"... Prodigieux tour de passe-passe. Drôlerie arithmétique.

Autant de génie déroute et Georges Perec devra attendre 1978 pour connaître la consécration avec "La vie Mode d'emploi" et le prix Médicis.

C'est drôle, génial, hallucinant. Cela étant, la lecture n'est pas extrêmement fluide. J'ai lu sur certains blogs qu'au contraire, elle l'était. Je ne suis pas d'accord ou alors il s'agit d'une différence de définition du mot "fluide". C'est une lecture ardue qui parfois bute quelque peu. Forcément, nous ne sommes pas habitués à un tel flot de vocabulaire alambiqué et souvent inusité. La ruse a demandé une très grande ingéniosité, une innovation lexicale qui fait caler le moteur de temps en temps mais la prouesse demeure, page après page, subjuguante.

Perec force le trait en écrivant qu'il écrit sur ce qu'il ne peut pas écrire. On entre dans une étude métatextuelle qui comporte plusieurs degrés et nécessiterait des années d'études. (Plus d'une vingtaine de thèses publiées sur le net sont consacrées à l'étude de La Disparition). Ca n'est pas mon métier. J'en reste donc au pur plaisir jouissif de l'exploit.


"Et pourtant, disait Georges Perec, La disparition regorge de "e"..."


Bonne chasse !


***
Incipit :

"Anton Voyl n'arrivait pas à dormir. Il alluma. Son Jaz marquait minuit vingt. Il poussa un profond soupir, s'assit dans son lit, s'appuyant sur son polochon. Il prit un roman, il l'ouvrit, il lut ; mais il n'y saisissait qu'un imbroglio confus, il butait à tout instant sur un mot dont il ignorait la signification.
Il abandonna son roman sur son lit. Il alla à son lavabo ; il mouilla un gant qu'il passa sur son front, sur son cou.
..."


***

19 commentaires à lire:

Anonyme a dit…

Exploit génial, mais lecture aride, manque justement ce 'e" de l'e-au qui étanche la soif du lecteur. on est dans la démesure absurde, un peu comme ces gens qui connaissent par coeur 10 000 décimales de Pi, c'est tout simplement extraordinaire....mais à quoi ça sert ?

quant au blogit express : la réponse est bien évidemment la coiffure, mais c'était vraiment facile.

dimanche, 30 septembre, 2007
Anonyme a dit…

Aujourd'hui, la question n'est plus de savoir à quoi ça sert, puisque justement, Perec et l'Oulipo ont ouvert la voie (la voie des textes sans 'e', des textes où l'on 'décale' les noms communs d'un ou deux rangs dans le dictionnaire, etc. etc.). C'est un peu comme de nombreux pionniers de l'art contemporain (et ô combien controversés !) qui inventent de nouveaux modes d'expression. Et même si le roman n'est pas complètement fluide, il est absolument incroyable et mérite bien plus qu'un coup d'oeil !!!

dimanche, 30 septembre, 2007
Anonyme a dit…

Précisons que Perec avait été très déçu que l'on s'attache à l'"exploit" technique au détriment de l'histoire et du romanesque.

dimanche, 30 septembre, 2007
Anonyme a dit…

Je suis d'accord avec toi, la lecture est aride, mais très intéressante. J'aime bien cet auteur...
Et pour le blog it : la coiffure hallucinante ? (mais au moins Zeller utilise un après-shampoing, ce dont Rheims aurait bien besoin...:))

dimanche, 30 septembre, 2007
Anonyme a dit…

Je n'avais jamais eu l'occasion de lire un extrait. La performance est réellement incroyable!
En revanche, pour ce qui est de la qualité littéraire du texte...? As-tu lu le roman jusqu'au bout?

dimanche, 30 septembre, 2007
Anonyme a dit…

Ce roman a l'air parfaitement génial. Une belle démonstration pratique des possibilités illimités de l'écriture

lundi, 01 octobre, 2007
Anonyme a dit…

J'en ai souvent entendu parler. Est-ce facile à lire?

lundi, 01 octobre, 2007
In Cold Blog a dit…

Pffffffffff c'est un petit joueur, il écrit au passé et donc limite le nombre de "e" !!! ;oD
Blague à part, je ne connais Perec que de réputation; il est une de mes nombreuses lacunes littéraires.

lundi, 01 octobre, 2007
Lamousmé a dit…

un classique!!!!! et qui effectivement se doit d'être redécouvert (et pas seulement pour l'exploit)!!! ;o)

lundi, 01 octobre, 2007
Anonyme a dit…

bonjour,
grand fan de perec (voir mon pdeudo...) ce livre est finalement celui que j'aime le moins avec les revenentes (qui prendra la contrainte de la diparition à l'envers...que du E). Si l'exploit est manifeste et réussi avec brio, il n'empeche que perec vaut largement plus que cet exploit. Les choses ont fustigé la société de consommation avant 1960, un homme qui dort est un livre magnifique sur la depression et sur l'anonyma moderne et la vie mode d'emploi est LE ROMAN qui est multiple dans tous lespoints qu'il developpe

lundi, 01 octobre, 2007
Bon sens ne saurait mentir a dit…

@Mikael : D'accord pour l'aridité. D'accord même pour l'absurde. Mais pas du tout d'accord sur la question de "devoir servir à quelque chose".
De manière générale ça sert à quoi de lire ? Que ce soit sans "e", sans blague ou sans intrigue ?
La littérature ne sert que le plaisir. A quoi sert une toile de Miro si ce n'est à s'évader ?
Le livre de Perec ne sert peut-être qu'à s'esbaudir. Mais pourquoi cherchez autre chose ? A vouloir trop chercher (et j'en sais quelque chose) on ne trouve souvent rien.

@Zag : Le dessinateur décalé que tu es ne pouvait qu'être sensible à l'artiste qu'était Perec ;)

@Aloysius : Merci pour cette petite info (j'adore les petites histoires dans l'histoire) mais c'est (à mon sens) le problème de fluidité qui nuit au romanesque dans ce livre. Sûrement l'absurdité aussi. Il faut accepter d'être seul quand on est original.

@Fashion : T'arrêtes d'être plus rapide que Speedy gonzales ? Moi qui pensais que ma devinette serait un casse tête (mouah quel jeu de mots redoutable !)

@Béatrice : Je savais bien que le petit extrait en sidérerait plus d'une !
La qualité est assez exceptionnelle. C'est de l'oulipien pur jus ! En revanche j'ai tout de même du attacher ma ceinture pour finir ce livre, sous peine de tomber du wagon !
Je pense beaucoup à toi car dans exactement 3 jours... Tarataaaaa ! Boum ! Bam ! Bing ! RIDEAU !

@Patrick : Ce roman est sidérant car peu d'entre nous seraient capables d'aller aussi loin je crois.

@Amanda : Non Amanda, pas facile à lire. Mais comme je l'ai dit certains blogs parlent de sa fluidité. Je pense surtout et cela est confirmé par les thèses qu'il faut posséder des codes pour lire Perec. Il fait des allusions, des jeux de mots, il saute des degrés de lecture etc... C'est un peu comme lire un philosophe sans avoir jamais étudier les divers courants de la philosophie. Cela semble aisé en surface mais au fur et à mesure que l'on s'éloigne du rivage, ça s'agite.

@Incoldblog : Moi je trouve ça classe de rivaliser avec Perec. Tu as raison : ne nous laissons pas impressionner ! Non mais !

@Lamousmé : Tu aurais fait plaisir à Perec avec ta parenthèse ! (voir le post d'Aloysius)

lundi, 01 octobre, 2007
Bon sens ne saurait mentir a dit…

@Bartllbooth : Un "l" en plus... Oui bien sûr :) Mais Bartlebooth, celui de Perec est aussi un hymne à l'absurdité, la vacuité... C'est pas trop mon truc en littérature. Cela n'empêche qu'évidemment il est tentant de lire un livre de Perec sans contrainte (est-ce possible ?) avec toutes les voyelles et les consonnes !
Sur "les revenentes" le principe est idem mais la solution me plait moins. D'abord l'exploit de "la disparition" précéde "les revenentes" de 3 ans donc... La surprise est un peu moins énorme. De plus pour placer ce "e" partout et faire du monvocalisme, Perec a été obligé de se défaire de l'orthographe. C'est un peu de la triche pour moi...

lundi, 01 octobre, 2007
Unknown a dit…

Bonjour,
Impossible de trouver votre mail sur votre blog, donc je profite de la case commentaire...

En panne d’un jury officiel complet et donc de lancement médiatique, j’ai repoussé le concours de nouvelles des insomniaques, tel que conçu à l’origine, à 2008.
Le concours aura pourtant lieu le 19 octobre 2007 dans une autre formule, pour les mordus qui souhaitent quand même participer, même sans prix tangible à la clé...
Vous trouverez tous les détails et explications sur le site : www.nuitecriture.com
Un grand grand merci à vous tous qui, à travers une avalanche de mails, m'avez permis de comprendre qu'on pouvait aussi, pourquoi pas, écrire cette nuit là juste par folie et par jeu, sans tout ce que j'espérais mais qu'importe ! ;-)

vendredi, 05 octobre, 2007
Anonyme a dit…

"Non, mais je..."
Et merde. Je viens de perdre en trois mots au ni "e" ni "e".
Blague (très drôle (si, si (j'insiste))) à part, je dis oui, oui et oui.
Il est toujours bon de réoulipiser un peu le monde des lettres.
Ca fait du bien.

lundi, 08 octobre, 2007
Bon sens ne saurait mentir a dit…

@franswa : Oh un fantôme !
Tu ferais un bon oulipien toi ?
Première contrainte spéciale franswa : raconter en 2 lignes, une histoire de 200 pages...
hé hé hé !

mardi, 09 octobre, 2007
Anonyme a dit…

Ah zut je t'avais laissé un commentaire et je le trouve plus j'ai pas dù valider correctement !!

jeudi, 11 octobre, 2007
Anonyme a dit…

Impressionant cet extrait. Seulement à le lire, je me suis surprise à observer la langue plutôt qu'à me laisser porter par l'histoire. Ce doit être difficile de ne pas focaliser sur la prouesse technique lorsqu'on lit ce roman (ce qui, j'imagine, nuit au plaisir). Enfin c'est juste en lisant quelques lignes que j'ai eu ce ressenti, peut-être qu'au bout de quelques pages on entre enfin dans l'histoire sans observer chaque mot.
Heu, je ne sais pas si je me suis bien faite comprendre, mais bon..

samedi, 13 octobre, 2007
Bon sens ne saurait mentir a dit…

@Lilie : Si c'est clair pour moi en tout cas. Car je n'ai jamais perdu l'idée que ce "e" n'était nulle part.
:)

mardi, 16 octobre, 2007
Bon sens ne saurait mentir a dit…

@Nina : C'est à cause des "lettres de vérification". Tu n'as pas du les voir. C'est nouveau.
;)

mardi, 16 octobre, 2007

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