Je me suis jetée sur "Le tour d'écrou". Il n'y a pas d'autres termes. Avide, prête à aduler, prenant le temps qu'il faut etc... Bref, en grande forme et bourrée des meilleures intentions. Style fantastique s'il en est, "Le tour d'écrou" fait figure de référence. Visiblement, le fait qu'une situation puisse plonger le lecteur dans un doute abyssal à se ronger les ongles et les cuticules alentours : mais est-ce réel ou pas ? fait de cette nouvelle THE best de la littérature fantastique à titre de nouvelle. On peut y voir des tas de choses : une histoire de fantômes, une belle démonstration psychanalytique du refoulement et de la névrose. Donc grosso modo cela ressemble à un minestrone à s'y méprendre. "The turn of the screw" parait aux USA en 1898. Henry James (auteur américain puis naturalisé britannique) est déjà aurolé d'un prestige certain et reconnu grâce à divers romans que d'aucuns considèrent comme de pur chef d'oeuvres : Portrait de femme, Les Bostoniennes, Les Papiers d'Aspern. Il n'a alors que 44 ans. Ses amis portent des noms prestigieux : Joseph Conrad, Robert Louis Stevenson, HG Wells. Les discussions autour de ce tour d'écrou flirtent avec l'infini. Il est apparu en effet crucial de définir si oui ou non la gouvernante était délirante. Vouloir insinuer le doute chez le lecteur était une chose mais connaître le fin mot de l'histoire en était une autre. Henry James n'a donc eu de cesse d'être interrogé à ce sujet. Un site lui est totalement consacré (clic). En tant que lecteur et à ce seul titre, il n'est certainement pas vain de garder un peu de bon sens dans cet océan de controverses. En 1898, il est raisonnable de penser que "Le tour d'écrou" s'inscrit dans un engouement des lettres anglaises pour les récits mystérieux qui font la part belle au surnaturel : Le cas étrange du Dr Jekyll et de Mr Hyde (1886) de R. L Stevenson, Le portrait de Dorian Gray (1891) d'O. Wilde, Dracula (1897) de B. Stoker, L'île du docteur Moreau (1896) de HG Wells, Sherlock Holmes (1887) d'A. C. Doyle. Car la psychanalyse de Sigmung Freud n'a pas encore traversé l'Atlantique et L'interprêtation des rêves n'est pas encore un livre. Seules les Etudes sur l'hystérie ont paru, trois ans auparavant sans toutefois connaître de succès hors des cercles d'initiés. Il est vrai, que le frère aîné d'Henry James, Williams James est médecin, philosophe et psychologue et que son essai Les formes multiples de l'expérience religieuse relève un cas psychiatrique (Miss Lucy R.) qui offre de profondes ressemblances avec le personnage de la gouvernante du Tour d'écrou. Vous voyez, sans même y prêter attention je viens de soulever la glose qui secoue les spécialistes depuis plus d'un siècle. Fantômes ou hallucinations ? Mon avis ? Oui parce que le privilège de détenir un blog c'est avant tout d'étaler son avis sur la Blogoland, et bien il est une chose et son contraire. Je m'explique. A la fin du livre, j'en étais persuadée : Fantômes ! Avec le recul, j'en suis convaincue : Hallucinations ! Que s'est-il donc passé ? Et bien en lisant le livre, je n'avais aucun doute, Henry James parlait bien de fantômes mais en y réfléchissant à posteriori et à la lumière des idées psychanalytiques et rationnalistes de notre époque, j'ai changé d'avis ! Ce qu'il n'aurait jamais fallu faire ! Car c'est ainsi qu'à débuté la polémique sur "Le tour d'écrou". Je vais donc m'en tenir à discuter de cette nouvelle au premier degré : fantômes. Et là, grosse déception ! Oui je sais, ça n'est pas littérairement correct car tout le monde a a-do-ré "Le tour d'écrou" ! Oscar Wilde, Jorge Luis Borges et la Blogoland toute entière n'y trouve rien à redire. Une seule voix s'élève, la mienne (enfin, j'exagère un peu, comme souvent...) Tout commence par quelques gouttes éparses. "Tiens le temps change, il serait prudent de se mettre à l'abri." Sauf pour ceux, dont j'étais, qui attendent avec impatience que les éléments se déchainent et que le ciel leur tombe sur la tête. C'est une averse que l'on souhaite, que les précipitations s'intensifient et nous seront les premiers à jouir d'un spectacle grandiose. Et en effet les gouttes se sont fait plus nombreuses, le rythme de leur chûte s'est amplifié. J'étais prête à accueillir la foudre. J'ai eu droit à un pétard mouillé. Avoir autant espéré et obtenir si peu remet souvent les attentes du lecteur en question. Première erreur : Beaucoup de collections se sont amusées à signaler sur les couvertures que cette nouvelle avait été adaptée au cinéma : "Les autres" d'Alejandro Amenabar avec Nicole Kidman. Et bien c'est faux !!! Ce film n'est pas du tout l'adaptation du livre d'Henry James. J'aurais du faire un tour sur le blog de ratsdebiblio avant... Même si là encore tout le monde semble avoir adoré la fin. Car moi, je n'ai pas aimé, mais alors pas du tout, la chûte de cette nouvelle. Je vais même vous faire une confidence de nature à faire grincer les dents des puristes : le scénario de ce film "Les autres" est beaucoup mais alors beaucoup plus spectaculaire que le livre d'Henry James. J'ai dans l'idée que si ce film avait été un bouquin sorti à la fin du 19 ème siècle, il aurait connu un gigantesque succès et serait désormais un classique. Le traitement du fantastique atteint la perfection et la surprise de fin est colossale. Seconde erreur : Ne jamais lire un livre avec l'idée que c'est le "meilleur", le plus "excellent", the best of the best. C'est à coup sûr une déception. Non, personne n'est le meilleur en littérature, il n'y a que des préférences. Cela dit, l'écriture est superbe quoique qu'un peu obsolète par moment (ce qui est contrebalancé par certaines formules très modernes) et je rejoins Tamara sur la saveur des mots. C'est une écriture difficile (et parfaitement traduite en français) ce qui n'est pas assez souvent précisé à mon goût et en version originale cela relève de l'exploit ou du bilinguisme absolu. Henry James a le goût des phrases précieuses, affectées, ampoulées, alambiquées, tout cela dans le but de nous perdre en route, de semer la confusion. Il ne faut pas le nier, l'écriture de Henry James est élitiste et l'encenser peut parfois n'être qu'un fait de snobisme. La sophistication de ses textes est aussi le fruit d'une éducation issue de la grande bourgeoisie ; quand on manie à la perfection une langue, on peut jouer avec ses mots. Je voulais faire court, et signifier par là ma déception, mais justement j'ai l'impression que les espoirs déçus donnent plus à dire que ceux qui satisfont. Paradoxalement, je vous recommande cette nouvelle qui est somptueuse jusqu'à son épilogue. Après, c'est affaire d'attente... la mienne n'a pas été récompensée et arracher la dernière page aurait peut-être été une solution... *** |
Retour sur le jeu Dead to Rights Retribution
Il y a 4 semaines
23 commentaires à lire:
Je ne connais pas, mais du coup j'ai envie de connaître, malgré ou à cause de ce billet. (on va dire "grâce à" tiens)
samedi, 19 janvier, 2008Est-ce que ça s'approche de Poe ou rien a voir ?
Kiki :-)
@posuto : Je vais être mal placée pour te répondre car mis à part une certaine délectation pour un style précieux, je n'ai pas de vrais souvenirs de Poe, malgré une lecture des histoires extraordinaires. On sait que Henry James a eu cette phrase lapidaire : "Un enthousiasme pour Poe est le signe d'un niveau d'intelligence primitif"...
samedi, 19 janvier, 2008Je relirai Poe afin de mieux comprendre pourquoi il ne m'a laissé qu'un si vague souvenir...
Bon alors pour une fois, ma chère Bon Sens, je vais exprimer mon désaccord... :)) "Le tour d'écrou" souffre à mon sens d'avoir plus d'un siècle et les lecteurs modernes en ont lu bien d'autres, d'où la déception, qui est identique pour de très nombreux lecteurs à celle de "Dr Jekyll et Mr Hyde" (j'ai entendu je ne sais combien de fois "mouais bof, tout ça pour ça, c'est bizarre que ça soit si célèbre"). Tu as eu bien raison de replacer l'oeuvre dans son contexte historique parce que la psychanalyse aide à éclairer l'oeuvre (comme "Dr Jekyll et Mr Hyde", désolée d'y revenir mais j'aime tellement Stevenson que je ne peux pas m'empêcher) mais pas seulement et c'est vraiment un roman où la notion de fantastique prend tout son sens puisqu'on ne peut pas trancher. C'est vraiment donc une oeuvre fondatrice et bizarrement, ce que je n'aime pas chez James, contrairement à toi, c'est son style. Je le trouve ampoulé et prétentieux et tout ce que j'ai lu de lui m'a donc laissé un sentiment mitigé : de belles histoires, un style qui m'ennuie... Quant au film "Les autres", non seulement je ne l'ai pas aimé, mais en plus j'avais vu venir la chute à des kilomètres, ce qui m'a évidemment profondément déçue vu qu'on le présentait comme le film du siècle (mais j'ai un problème avec le cinéma fantastique, je pense que j'ai trop de références, je pige toujours les twists au bout de 20 mn, voire même dès la fin du générique de début comme pour "Sixième sens", ce qui m'a passablement gâché le film, tu penses bien...) (et je crois que mon commentaire est très long, oups, désolée:))
samedi, 19 janvier, 2008@fashion : J'avoue j'ai un peu cet arrière goût de tout cela pour ça... Mais à titre de compraison, j'ai adoré "Le portrait de Dorian Gray" de Wilde et je ne lui trouve aucune ride, l'idée me semble toujours aussi géniale. Idem pour Scott Fitzgerald et son "Benjamin Button". Je n'en reviens toujours pas d'une idée aussi géniale. Entre James et Fitzgerald il n'y a que 40 ans d'écart, donc c'est pas du tout neuf non plus.A noter que pour Wilde et Fitzgerald, nous ne sommes pas dans le "fantastique" tel qu'il a été défini pour James à savoir comme tu le résumes parfaitement "on ne peut pas trancher". Il n'empêche que l'idée du tour d'écrou m'épate moins que les deux autres que j'ai cités plus haut.
dimanche, 20 janvier, 2008Petit rectificatif, je n'aime pas trop le style ampoulé en général puisque je suis pour la belle simplicité ; juste que ce langage quasiment disparu a le mérite de nous replonger dans le monde des lettres du temps où... la simplicité était dénigrée. Et de fait, je crois qu'en ayant un aperçu des écritures dites précieuses, on apprécie encore plus les écritures simples.
:)))
Pour les films, je suis bien peinée pour toi car moi, j'ai marché à fond sur les deux films que tu cites, du coup j'ai adoré le dénouement. Je suis une excellente cliente pour ce type de cinéma... ;)))
1/ je vais foncer acheter "le tour d'écrou"
dimanche, 20 janvier, 20082/ je vais foncer louer "Les autres"
3/ mais qu'est-ce que c'est que ce blog qui me fait faire n'importe quoi ???
@fantômette : Je n'ai pu m'empêcher de rire en lisant ton commentaire.
dimanche, 20 janvier, 2008C'est un blog magique ! Je colle des lignes subliminales où s'inscrit "vas y... vas y... fais ce que je te dis..." :)))
Je trouve drôle qu'alors même j'annonce ma cruelle déception tu me dises "je fonce l'acheter" !
Mais c'est le but finalement, découvrir des oeuvres et ensuite en discuter... alors reviens vite :)
Comme Posuto et Fantomette, tu m'as donné une furieuse envie de découvrir Le tour d'écrou. Beau travail, jeune femme ! ;o)
dimanche, 20 janvier, 2008Alors vraiment, je ne connais pas Henry James. Jamais lu. En revanche, j'ai vu le film "Les autres" que j'ai bien aimé. Mon goût prononcé pour le fantastique ne me fait pas pour autant enterrer tout sens critique, et pour qu'un film me plaise, il faut tout de même qu'il soit bien fait. En l'occurence, j'ai apprécié le jeu des acteurs, la lumière, le développement du scénario, même les effets spéciaux (plutôt banals ici, mais utilisés à bon escient). Du coup, je ne sais trop comment aborder le livre puisque, d'après ce que j'ai compris, il s'agirait d'une adaptation de l'oeuvre de James? (Et de surcroît meilleure que l'original?) Si j'aurais su j'aurais pas v'nu. Je n'aime guère lire des livres après avoir vu le film (et vice-versa). Peut-être m'y aventurerai-je dans quelques décennies! ;-)
lundi, 21 janvier, 2008@InColdBlog : J'suis trop balèze alors ! Mais pas si jeune en revanche... ;)
mardi, 22 janvier, 2008@tico : Euh... Justement... le film n'est pas une adaptation du livre d'Henry James contrairement à ce qui se dit. J'ai pas du être méga claire :)
mardi, 22 janvier, 2008Oups! c'est peut-être moi qui ai mal compris! Mais alors j'ai encore un livre à lire? Chouette!!!
mercredi, 23 janvier, 2008"Un enthousiasme pour Poe est le signe d'un niveau d'intelligence primitif"
mercredi, 23 janvier, 2008Mais dis donc dis donc dis donc Henry ! Moi, je te parle poliment et tu as vu comme que tu me causes relou ?
Bon.
Cher Bon sens ne saurait mentir, tu diras à ce Môssieur James que j'attends ses témoins dès l'aube et qu'en tant qu'offensée j'ai le choix des armes. (je penche pour le ketchup, ça va être sanguinaire, cachez les yeux des enfants)
Ah mais.
Kiki :-)
Oué ! Pareil que Posuto ! Non mais des fois !!
mercredi, 23 janvier, 2008@Posuto : Quand je te disais que Henry James était snob...!
vendredi, 25 janvier, 2008Dis Madame Bon sens, j'arrive et je vois ta colonne de gauche !!!!!! (combien de points d'exclamation pour arriver à exprimer comme c'est incroyablement gentil et généreux et tout ça ?)
vendredi, 25 janvier, 2008En fait, je n'en reviens pas.
En plus, si tu savais comme ça tombe bien pour me requinquer : je suis alléee hier me présenter avec mon bouquin chez mon libraire (j'habite une toute petite ville) et il m'a parlé comme si j'étais vendeuse de yaourts périmés et que je fourguais une came qui donne des boutons... (c'était la séquence déballage, où est Mireille Dumas ?)
Alors, un grand MERCI ! Gros comme ça !
Kiki :-)
@Posuto : Ma chère Chrisitine, c'est avec un vrai plaisir que je fais la promo de ton livre.
samedi, 26 janvier, 2008Why ?
Et bien car c'est l'essence même de ce blog : Contourner la littérature pipolisée, starifiée et médiatique.
Beigbeder n'a pas besoin de moi ni de l'espace de mon blog pour faire sa pub. D'ailleurs c'est bien là où les acteurs de la Blogoland se gourrent. La Blogoland doit être un circuit parallèle pour tous les écrivains qui ne profitent pas des spots médiatiques. Et si tout le monde faisait comme moi, notre Blogoland deviendrait un poids certain dans l'Edition.
Bonne chance pour ce livre Christine :))))
et ben écoute, figure-toi que je n'ai pas apprécié non plus, ça m'a ennuyé au plus haut point et jusqu'au bout j'ai attendu qu'il se passe quelque chose... j'attends toujours :)
mercredi, 30 janvier, 2008@patatafrita : Je suis ravie de te revoir :)) En attendant, prenons un autre bouquin... le temps passera plus vite :))
samedi, 02 février, 2008Un mois plus tard...
lundi, 25 février, 2008Pour l'écriture : rien à dire, j'aime ces écritures qui demandent au lecteur un certain abandon. Un peu comme pour Proust, c'est quand on renonce à comprendre la phrase qu'elle devient limpide. Enfin, ce que j'en dit... je ne suis pas prof de lettres.
Pour la controverse : délire systématisé.
Pour la fin : trop "réelle", on dirait effectivement un cas clinique.
Pour le reste : il me semble que c'est justement là le grand "talent" ( ?? non, "talent" c'est nul mais le mot m'échappe) des artistes, et tout particulièrement des écrivains et des poètes, comprendre le monde avant les savants. 1898 "le tour d'écrou", dis-tu ? En 1899, Kraepelin distingue les délires chronique hallucinatoires des délires chroniques non hallucinatoires. Hallucinant, non ?
@fantomette : Génial ! C'est super sympa de revenir avec tes observations après lecture !
mardi, 26 février, 2008C'est très pertinent en effet de souligner que certains artistes ont souvent eu un temps d'avance sur les savants.
:)
Oui, à Fantômette, oui pour James.... Mais pourquoi refuser le mot "talent", y aurait-il des mots-tabous? Ou alors n'est-il pas assez fort? Disons donc "génie".... J'ai eu mes années James, parce que je suis comme ça, consciencieuse et obstinée, lisant toutes les traductions (hélas! je ne peux pas le lire en anglais) que je pouvais trouver.... J'ai refermé la période mais je relis régulièrement "Portrait de femme" parce qu'à chaque fois, je découvre du nouveau et que j'en prends plein la cervelle du "génie" de James.... Très malicieuse la caricature qu'en fait V. Woolf dans son Journal... Mais elle l'a lu de bout en bout....
mardi, 12 juillet, 2011@Sidonie : ce n'est pas la première fois que je passe à côté...
mercredi, 13 juillet, 2011Personnellement, je ne crois qu'il y aura d'autres accointances entre James et Moi.
Je peux comprendre....
mercredi, 13 juillet, 2011Enregistrer un commentaire
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