Ils ont écrit pour nous !

One Shot

No brain... No pain

Nos amis les ricains

To be or not to be... LIBRES

dimanche 31 octobre 2010

Rubrique "One shot" réservée aux Essais.
Il m'est difficile de commenter un essai : je crains de le paraphraser (sans compter la flemme légendaire qui m'habite).
Je livre donc ici ceux que j'ai lus et aimés (ou pas) sans vraiment m'étendre.
Cependant, toute discussion reste ouverte pour ceux ou celles qui les ont lus ou aimeraient les lire...
On peut en discuter :)


Pour se torturer les méninges tout en riant (bien jaune) je vous recommande chaudement ce "Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens".

Il est ressort une terrible conclusion : la liberté n'existe pas !

Submergés de "pied-dans-la-porte", de "porte-au-nez" d'effet de gel, de piège abscons, d'escalade d'engagement, d'amorçage, de "pied-dans-la-bouche" ou de "pied-dans-la-mémoire" nous sommes incapables de prendre librement une décision !

Pour ma part, j'ai particulièrement vibré au démontage point par point de la technique de manipulation appelée "porte-au-nez", manipulation que je vis quotidiennement.
Elle est tout à fait redoutable, exemple :
Le fiston : " Maman, tu veux bien m'acheter une paire de baskets ab-so-lu-ment  géniales ? Mais bon... elles sont à 300 euros..."
La mère : Mais t'es un grand malade !!! Ça va pas la tête ??? 300 euros ??? JAMAIS ! Jamais de mon vivant, quelqu'un me verra dépenser 300 euros pour une paire de baskets (je suis parfois grandiloquente, je l'avoue).
La mère en off : qui plus est, ne sont même pas pour moi !
(je ne suis pas un modèle de générosité, je l'avoue).
Le fiston : D'accord... d'accord... je comprends (les ados ne comprennent rien mais ceci fait partie de la technique)... j'en ai vu d'autres, elle sont pas mal.... à 120 euros... Tu serais plus d'accord ?
La mère : Ah... c'est déjà mieux... 300 euros... Tu crois que j'ai un arbre à billets ?
Le fiston : Non... pas 300... "juste" 120 euros.
La mère : On va voir..."

Évidemment, c'est tout vu. La "porte-au-nez" a magnifiquement fonctionné et la madre s'est largement faite enfumée manipulée.

Vous n'aurez pas manqué de noter que la technique est très simple :
1/ Une demande exorbitante, totalement impossible à accepter.
2/ Dans la foulée, une demande moindre qui a beaucoup plus de chance de passer que si elle avait été formulée de but en blanc sans amorçage.
C'est une technique qui est très répandue. Dans tous les domaines. Tout le temps.

Toutes les techniques de manipulation sont expliquées, largement décortiquées et accompagnées des plus sérieuses études universitaires. Les auteurs très compatissants, s'étant faits eux-mêmes abusés, ne sont pas avares de conseils pour éviter, autant que faire ce peut, de se faire avoir à nouveau. Ou tout du moins, pour essayer de prendre des décisions sans entrave.
Pas simple...

On peut également acheter ce livre pour tenter de se faire offrir de plus beaux cadeaux, de se faire prêter des choses, donner des choses, etc... Pour devenir à son tour un manipulateur...

***
Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens - Nouvelle Édition
Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois
Éidtions : PUG
286 pages

Luke la main froide

dimanche 24 octobre 2010

Voilà de quoi réchauffer les cœurs tristes et les dépressifs !
C'est assurément un des romans les plus déjantés que j'ai eu le plaisir de lire... Voilà un pur roman jouissif, jubilatoire... et totalement barré !
Le héros, Luke Rhinehart himself, est psychiatre/psychanalyste et s'ennuie à mourir... Mais mourir, il n'en a visiblement pas l'idée donc la seconde option reste de changer de vie, changer sa vie.
Pour ce faire, Luke a une idée surprenante : jouer chaque décision de sa vie sur un coup de dé. Il s'offre différentes options et le Dé choisira parmi elles.
Luke espère ainsi anéantir, exploser, totalement son Moi officiel et faire apparaître tous ses Moi, les plus petits et les plus muets. Vu de loin, cela ressemble à une création artificielle de la schizophrénie. Vu de près et selon les arguments de Luke, à la différence de la schizophrénie, le sujet ne se laisse pas envahir et dépasser par ses différents Moi : il va consciencieusement les chercher et leur permettre de s'exprimer.

Totalement camouflé sous le personnage de Luke Rhinehart, on découvre George Cockcroft !
Docteur en psychologie, il a un beau jour émis l'idée de vivre selon "la loi du Dé" lors des cours qu'il dispensait à l'université. Les réactions consécutives à cette idée donnèrent naissance à l'idée d'un livre qui deviendra "L'Homme-dé" ou in english "the Dice man".

George Cockroft alias Luke Rhinehart, auteur pour le moins consciencieux, s'est mis à expérimenter la Dice Life, La vie selon le Dé, avant de s'attaquer à son livre.
Évidement le Dé ne choisissant pas toujours comme option à exécuter le fait de s'atteler à l'écriture du livre, la progression de ce dernier fut très lente !
De choix en choix et de dé en dé, George Cockroft se retrouve professeur d'anglais pour hippies à Majorque en Espagne.
En 1971, son livre est publié et Luke Rhinehart se retrouve "leader du culte du Dé" ; il décide de créer un "Centre du Dé" à New-York, centre où serait appliquée la thérapie du Dé, alternative à toutes les autres thérapies existantes en psychologie.

Au départ, Rhinehart était purement et simplement à la recherche du "sens de la vie" et c'est en lui donnant un sens aléatoire, qu'il s'est trouvé.
Seulement, on ne peut s'empêcher de penser que derrière une idée très formelle et très claire sur le fonctionnement de sa méthode, Rhinehart ou Cockroft est passablement givré.
Car passer d'une liberté de choix aliénée par les normes de la société à une liberté de choix aliénée par le hasard du roulement d'un Dé, on en revient à la même chose : le choix a besoin d'un maître.
Que ce maître soit une masse d'individus ou que ce maître ressemble à Newton avec F = ma (F la force agissant sur un objet, m sa masse et a son accélération), il n'en demeure pas moins que le Dé est soumis à son poids, son volume (pour la friction) et à la force de la poussée qui lui est infligée. Bref même le Dé ne peut agir sans règles définies. Il s'agit donc en quelque sorte de brûler une idole pour en ériger une autre...


Quant au livre... Et bien j'ai passé un très bon moment ! En dehors du côté timbré et absurde des péripéties de Luke, en dehors de quelques scènes érotico-pornographiques (je ne sais plus très bien si à ce stade des descriptions nous sommes encore dans de l'érotisme), en dehors de scènes franchement sado-masochistes, j'ai trouvé ce livre très... frais et drôle !
D'abord parce que ce que cela dépasse l'imagination. C'est juste énorme ! Si je ne vous avais pas dit que Luke Rhinehart avait mis en pratique ce qu'il a écrit vous n'auriez tout simplement pas pu l'imaginer.
Dans ce cas précis, il est possible que la fiction ait clairement dépassé la réalité car j'ai un peu de mal à croire que Luke Rhinehart a réellement vécu TOUT ce qu'il a écrit.
Si oui, je le plains même s'il aborde les situations les plus critiques avec une résignation qui force l'admiration (je pense notamment à une scène où Luke s'essaie à la sodomie laissant au Dé le choix de le rendre actif ou passif... c'est franchement drôle... et douloureux !).

Au niveau de l'écriture nous sommes au cœur de l'écriture américaine moderne donc nette et sans bavure. Je trouve l'oscillation, très fréquente, de la 1ère à la 3ème personne particulièrement bien réussie. Cette alternance entre la focalisation interne et externe est judicieuse et aère le récit.

A tous ceux qui voudraient échapper le temps d'une lecture à notre société bien pensante et remarquablement cadenassée dans des clichés et dogmes anciens, je recommande vivement un passage entre les mains de Luke même si au sortir de la Vie selon le Dé, on se prend à réaliser que les dogmes et les règles sociétales représentent finalement une protection que nous n'aurions pas imaginée.
Bien que tentée d'essayer juste une fois, j'ai renoncé au Dé, préférant mes douillettes habitudes et mon pseudo libre arbitre.

***
Luke Rhinehart est toujours en vie et vous pourrez peut-être le rencontrer sur son site ou au moins lui faire part de votre opinion via son email : lukec@taconic.net

Le Dice Man a également son Myspace où on retrouve entre autres amis prestigieux : David Lynch,  Marianne Faithful,  The Cure et  Emmylou Harris.

Internet, une addiction polymorphe

samedi 16 octobre 2010

"Un Américain s'est jeté du haut d'un pont après qu'une vidéo de ses ébats homosexuels a été diffusée sur Internet. Un drame qui alerte sur la question du respect de la vie privée à l'heure des réseaux sociaux."

Je suis souvent surprise par la mauvaise foi l'aveuglement des personnes happées par Internet et plus particulièrement enchaînées par les réseaux sociaux. Par réseaux sociaux, j'entends tout réseau habité, nourri, alimenté, généré par des personnes sociales, donc en vrac les blogs, les sites de rencontres, certains forums, les sites sociaux à proprement parler type Facebook, Netlog, MySpace, Twitter, les réseaux dits d'entraide etc... Bref toute plateforme virtuelle mettant d'une manière ou d'une autre en contact des gens et engendrant un contact récurrent, qu'il reste virtuel ou qu'il devienne réel.

Quand on pose la question autour de soi : Es-tu accroc à Internet ? la question restant très générale (et donc moyennement intrusive), la réponse peut sans complexe varier de "oui" "un peu" à "non".
Parce qu'Internet, c'est aussi la BNF en ligne, tous les quotidiens depuis des dizaines d'années, des musées, des explications à tout, sur tout, partout ! Bref, ca ne génère pas de gêne, voire mieux - je suis curieux, j'aime m'instruire - c'est valorisant.
Valorisant et très utile ! Bon nombre de forum apportent une masse d'informations inaccessibles autrement.

Mais c'est quand Internet ne sert pas à s'instruire, à se documenter ou à se renseigner, que les choses deviennent beaucoup, mais beaucoup, plus compliquées à dévoiler...
Là, on entre dans l'intimité, exit la curiosité intellectuelle.
Parce qu'Internet, c'est aussi mater des films de Q tranquille à l'abri des autres, pouvoir mater du X gay quand on est hétéro (dans l'autre sens c'est moins fréquent !), jouer toute la nuit sur des sites de poker en ligne, exhiber sa vie en balançant des photos de soi, de son mec, de ses gosses, de son  beau jardin, de ses vacances et j'en passe, exhiber celles des autres.
C'est aussi mater celle des autres.
C'est aussi faire des rencontres... 
Attention ! Selon les sites, la recherche est plus ou moins annoncée. Sur les sites de rencontres, on cherche à se faire un plan Q ou l'histoire amoureuse de sa vie, sur les fameux réseaux sociaux, les forums et les blogs, on ne cherche qu'à se faire que des amis ou à en retrouver d'anciens... Paraît-il.
C'est vrai, nos vies tressées de stress (c'est joli ça - à répéter 100 fois sans fourcher) sont chronophages.
Pas le temps de trouver l'amour, pas le temps de trouver des ami(e)s, pas le temps de sortir. Alors, pour un bon nombre d'internetophiles, Internet offre des tas de choses et même des "amis", voire plus si affinités.
"Plus si affinités" car beaucoup sont partis pécher un/une ami(e) sur Internet et ont trouvé au bout de leur ligne : un mec ou une nana ! Dingue !  Même le ou la conjoint(e) ne comprend toujours pas comment il ou elle s'est fait(e) couillonner !
C'est tragique en soi et beaucoup ont du mal à s'en remettre mais vu de l'extérieur c'en est presque drôle.
Je n'ai plus assez de doigts pour compter les couples qui se sont défaits par l'intermédiaire du pianotage intempestif sur Internet. Et rarement "à cause" de sites de rencontres ! C'est bien là où les choses sont étonnantes. 
Force est de constater que le risque majeur avec un site de rencontre, c'est d'être cocu(e) alors que le risque de perdre complètement son ou sa conjointe, émerge de lieux où on ne l'attend pas.

Récemment, très récemment, une de mes amies s'est entendue dire par son mari qu'un break de plusieurs semaines s'imposait. Le fait est, que via son blog familial (blog consistant à raconter par le menu les activités de la famille) cet époux et père de famille a fait connaissance d'une jeune femme. Allez comprendre pourquoi/comment, au bout d'un an cet homme et cette femme ont eu envie (et même certainement très envie) de se connaitre. La suite je vous l'ai donnée.
L'épouse bafouée tombe des nues. Elle n'arrive pas à comprendre comment pendant plus d'un an, elle n'a rien vu ! Elle qui avait accès au même blog, se sentant donc très rassurée, a vu son monde s'écrouler.
Certes, son mari était très assidu sur son blog, certes il allait aussi sur des tas d'autres blogs, certes il y passait beaucoup de temps quotidiennement... Mais pianoter sur son ordinateur tous les jours et ce durant des heures, signifiait-il qu'il s'emmerdait à la maison ? Hein ? Je vous le demande ?!

C'est ainsi qu'entrent dans la maison, sous le pif des conjoints énamourés, de parfait(e)s inconnu(e)s, qui s'installent confortablement dans le canapé du salon et tiennent volontiers un crachoir que partage avec plaisir celui ou celle qui les a invité(e)s. C'est magique Internet ! Alors que l'on est censé être deux dans un salon, on se retrouve à plusieurs. Croyez-moi, certaines filles feraient une drôle de tronche si elles réalisaient, qu'assises à leur côté, une, deux ou trois autres filles papotent joyeusement avec leur mec ! Mais ça, personne n'y fait gaffe. Eh oui, je vous rappelle que les tentateurs et les tentatrices sont supposés rôder dans le milieu professionnel ou dans le milieu très proche (le meilleur ami, la meilleure copine). mais admettez qu'ils/elles font rarement leur déclaration dans notre propre salon, assis à nos côtés.
A mon avis dans quelques années, les points de contact de ses "liaisons dangereuses" vont bien changer...

Reste le cas où au sein d'un réseau social, on fait du réseau point barre. Y faire sa pub, je n'en doute pas un instant. Y faire du prosélytisme, oui également. Mener des campagne d'information ou de désinformation, oui, oui, oui. Mais ces réseaux sont-ils réellement efficaces quand il s'agit d'autres choses que de soulever les gens ou les rallier ??
Peut-on trouver un job au travers de son réseau ? Peut-on lever des fonds au travers de son réseau ? Rencontrer de futurs actionnaires ? Quel impact ces réseaux ont-ils en dehors de la sphère privée ? Je reformule : quel impact ont-ils, que n'auraient pas le téléphone ou les mises en relation par l'intermédiaire de connaissances ?
Personnellement, je n'ai pas trouvé d'arguments qui favoriseraient nettement les réseaux sociaux via Internet - qui ne sont pas forcément virtuels - pour ce qui est du secteur professionnel (en dehors de tout ce qui est pub évidemment). Ceux qui se sont fait virer à cause de leurs débordements sur ces sites ne me contrediront pas.

Outre les changements de vie, dont je parlais plus haut, qu'impliquent les rencontres dues aux hasards du clavier, Internet sait subtilement introduire de la perversité dans notre psyché. Internet nous entraîne lentement mais souvent sûrement sur la pente de perversions qu'on imaginait réservées aux allumés du bocal. Outre les multiples addictions possibles, on devient voyeur, exhibitionniste, sadique, masochiste, manipulateur. Selon le site, selon les fantasmes, selon l'humeur ces perversions émergent à plus ou moins haute dose. Un amoureux transi deviendra un mateur intempestif du profil Facebook de son objet d'amour sans faire trop de bruit. Celui ou celle qui veut à tout prix affirmer à la face du monde qu'il/elle a réussit sa vie, affichera des dizaines, des centaines de photos de son quotidien et de ses vacances ("Regardez comme je suis heureux !).
74% des enfants de moins de 2 ans affichent une présence sur Internet en France (Libération.fr)  ("Il est pas beau mon fils ?"). 
Les sadiques et les masochistes se bousculent sur Meetic. C'est un jeu de chaises musicales géant sauf que sur cette musique là, Durex® et Kleenex® ont dû voir leurs bénéfices augmenter.

Sur les forums d'entraide liés aux problématiques psychologiques ou de vie, les donneurs de conseils et souvent de leçons se ramassent à la pelle. Il faut savoir raconter ses malheurs avec une jolie prose ("attention pas de majuscules sinon on pense que tu hurles !  Pas de langage sms ! Tu pourrais dire bonjour quand tu arrives sur le forum !")
Beaucoup compatissent, d'autres injurient.  On vient chercher un soutien et des fois on se mange des baffes.
Si une belle-mère annonce qu'elle ne peut pas voir en peinture la progéniture de son mari, elle a intérêt à porter un casque. Et pire, si elle trouve que la pension alimentaire versée à l'ex-femme est un peu trop élevée, là elle peut se faire lapider à jets de mots orduriers.
Moralité avant d'aller chercher du réconfort, il vaut mieux s'assurer que l'on est dans la norme victimiste, même si on est dans un monde sans nom et sans étiquette ("Faut pas charrier non plus !")

Et que dire de l'accoutumance ? Cette impression plus-que prégnante qu'une fois l'ordinateur éteint, on va forcément rater quelque chose ! Tous ces gens qui continuent à discuter sans moi ! Toutes ces conversations que je vais rater ! Qu'à cela ne tienne, les réseaux sociaux s'exportent sur les téléphones mobiles ! OUF ! Je suis toujours là ! Je reste en contact, je ne rate rien !

Loin de moi l'idée d'émettre un jugement négatif. Je constate. Je constate d'autant mieux que je suis moi-même plongée dans la force obscure d'Internet. Je m'exhibe au travers de ce blog tout en me cachant, camouflée sous mon anonymat. J'ai également été voyeuse, parfois sadique. J'ai donc expérimenté toutes sortes de perversions sans que cela ne me coûte une seule réflexion désagréable en pleine face ("Dis donc, t'as pas honte ?").
Mais faire partie du système n'interdit pas de se regarder, de s'interroger et même de se moquer de soi. Cela n'interdit pas non plus d'être clairvoyante.

Internet vit, respire, son pouls bat jour et nuit sans qu'une seconde il ne s'arrête. Et si moi je décroche ? 
Mon Dieu, "ils" vont continuer sans moi, "ils" vont m'oublier, je vais disparaitre, m'engloutir dans mon espace à moi, mon espace où personne ne regarde, où personne ne s'expose, où je suis seul(e) avec moi-même... Quelle horreur, je devrai me contenter de ces autres, en chair et en os, ces autres qui ont l'air si normaux, qui osent me cacher leurs travers, ces autres pudiques qui gardent leur intimité et ne la distillent qu'avec parcimonie, ces autres qui se permettent des jugements sur mes faits et gestes, ces autres qui finalement me connaissent trop bien alors même que j'en dis si peu et savent  me fermer la porte de leur vie au nez, ces autres qui cadenassent leurs failles et m'empêchent de m'y introduire. Ces autres qui obligent mes perversions à se dévoiler au risque d'être découvertes... 
Quel cauchemar ! Vite, vite ! Rendez-moi mon masque écran qui me protège si bien et m'emmène là où personne n'imagine que j'irai...


Ils sont devenus fous !

dimanche 10 octobre 2010

 HALTE AUX LIVRES-THÉRAPIES !!!

Je n'en peux plus !
L'histoire du père de machin, l'histoire du frère de machin, l'histoire de machin ! ASSEZ !
Le père violeur, la mère absente, le père disparu, le frère machiavélique, l'enfant partit trop tôt, la grand-mère éblouissante, la mère si bonne, la sœur qu'on jalousait ! ASSEZ !
Je n'en peux plus !
Les éditeurs ont totalement perdu la boule ! Ils s'échinent à éditer puis à promouvoir le "journal intime", le "livre des souvenirs" de gens connus ou pas et tout le monde sans sourciller appelle cela des "romans", des "livres" !
Où sont les écrivains qui offrent à leurs lecteurs un roman sorti de leur IMAGINAIRE !!!
Où sont les conteurs ?

Pitié ! Pitié, vous qui vous apprêtez à raconter votre histoire : ON S'EN FOUT !
La seule qui a réussi à raconter sa vie par le menu tout en passionnant des millions de lectrices et de lecteurs (et oui !) c'est Martine (de Gilbert Delahaye) ! Mais y avait de très belles illustrations...(de Marcel Marlier).

Les gens qui lisent veulent RÊVER, S'ÉVADER ! JK Rowling ne me contredira pas... Alexandre Dumas non plus !
La tendance à se raconter, à tout raconter (de la première tétée à la dernière diarrhée) est telle que chez Calmann-Lévy qui faisait déjà fort dans ce type de lecture dégoulinante et inintéressante, figurez-vous que René Guitton qui désirait savoir si l'actrice Astrid Veillon avait des idées de second roman (après l'inoubliable "Pourras-tu me pardonner ?" paru chez Plon en 2008 - question à laquelle je réponds "Je ne crois pas"), bref, René Guitton (cela dit en passant vous noterez que même René se demande si Astrid Veillon, promotionnée auteur, a une quelconque idée du second roman qu'elle aimerait écrire. Pas du 10ème roman... Non ! Dès le 2nd  déjà il pose la question !)
BREF, René Guitton apprenant qu'Astrid Veillon tient un journal de bord de sa grossesse n'hésite pas et lui lance : "Banco !".
BANCO ?
Oui Banco ! Le 2nd "roman" sera le journal de bord des 9 neuf mois de grossesse d'Astrid Veillon !

Ehhhhhhhhhhhhh ! RENÉ ? T'as perdu la boule ?
Parce que le truc dingue c'est qu'il l'a fait !!! Il a osé, René, éditer pour de vrai les 9 mois de grossesse d'Astrid Veillon avec une sortie pour octobre 2010 ! Pour 16 € !
Quand on pense que "24h dans la vie d'une femme" de Stefan Zweig coute 4€... 4 fois moins cher ! 270 fois plus court, et sans comparaison aucune pour le talent.

René ? Eh Oh ? René !? On s'en tape René !
Mais quel éditeur, sobre et contrôlé négatif à toute substance psychoactive, peut imaginer que la grossesse d'Astrid Veillon mérite de devenir un livre ???
Le pire c'est que René à l'air très sérieux dans la vie ! Il a même un joli site !
Je n'y comprends plus rien... C'est la Bérézina à Paris.
Attention, la liquéfaction de cerveau guette ! Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas  :

"I can give you not...

vendredi 17 septembre 2010

... what men call love" et via la traduction française "Ce que les hommes appellent Amour"
C'est donc cette phrase (tronquée) de P.B. Shelley citée par Machado de Assis dans ce doux roman que l'éditeur français aura décidé de retenir comme titre français alors que le titre original était Memorial de Aires.
Une erreur selon moi car elle induit une fausse idée dès le départ.
Je vous le dis tout net, Machado de Assis ne s'est pas attelé à décortiquer ce que les "hommes" appellent amour (ou alors je n'ai rien pigé au livre !).
Sous la forme d'un journal intime, l'ancien diplomate nommé Aires, rentré au Brésil à la fin de sa carrière, observe ses familiers.
Il nous conte sa solitude sans jamais dévoiler son passé ainsi que l'amour naissant, le frisson des prémisses (quoique diplomatie et 1908 obligent, les descriptions restent très sages) et la douleur d'aimer.

Cette histoire, pour ceux qui sont insensibles à la sublime écriture de Machado de Assis, restera un grand moment d'ennui.
Eh oui, je me dois d'être honnête, ce livre-là n'est sûrement pas LE livre de Machado de Assis à conseiller pour découvrir l'écrivain.
Pourtant, on y retrouve tout ce qui fait la magie de Machado de Assis : la pureté des phrases, la parfaite mesure du rythme, la lente progression vers une conclusion grinçante et cruelle, l'analyse des relations entre les êtres.
Seulement voilà, l'auteur n'est pas du genre à agripper ses lecteurs. Au contraire, beaucoup ont dû le lâcher en route mais le cadeau est au bout du chemin... comme toujours chez Machado de Assis.
Les habitués le savent et restent dans l'embarcation pour savourer le final qu'ils ont patiemment attendu au fil des pages. Final que l'auteur ne rate jamais (c'est assez rare pour être souligné).
Avec une langueur inouïe, Machado de Assis nous entraîne lentement vers une réflexion sur l'Amour en général, et sur son "don". Derrière cette idée, on découvre les notions de gratitude ou d'ingratitude, de retour ou pas sur investissement affectif...

Mais Machado de Assis ne nous livre pas une étude fouillée clef en main du comportement humain et les réflexions qui affleurent tout au long de la lecture restent subtiles. Ce qui est aussi la marque de fabrique de l'écrivain.
D'où l'idée que le titre peut amener à imaginer une toute autre lecture, à attendre une véritable observation du comportement amoureux masculin et ce sera la déception assurée.

De même la critique de Patrick Kéchichian dans Le Monde me laisse dubitative : "[...] une période importante où l'esclavage est enfin aboli au Brésil. L'évènement est présent en filigrane dans le roman. Il marque la fin d'un monde, tout comme l'intrigue est le signe extérieur d'une autre fin, celle des affections humaines et du temps des passions."
Je ne crois pas que Machado ait pu penser un seul instant que le temps des passions était révolu (quelle drôle d'idée) et je n'y ai assurément pas vu cela ! D'ailleurs je n'y ai clairement pas vu de passion (ni de fin d'un monde) ! Mais les héros du livre ne portent pas non plus à cela.
J'y ai vu de l'amour intense, certes, mais dénué de toute folie (propre à la passion).

Ce que Machado nous montre, c'est qu'à l'évidence l'amour peut faire mal même avec les meilleures intentions, les plus louables et les plus honnêtes, et c'est cette idée là qui m'a séduite.
Un livre à réserver donc aux amateurs de lenteur et de mélancolie, attention tout de même, la gamberge est de rigueur chez Machado de Assis et c'est cela qui est bon.

***

Comment le peuple juif fut inventé

mercredi 15 septembre 2010

Rubrique "One shot" réservée aux Essais.
Il m'est difficile de commenter un essai : je crains de le paraphraser (sans compter la flemme légendaire qui m'habite).
Je livre donc ici ceux que j'ai lus et aimés (ou pas) sans vraiment m'étendre.
Cependant, toute discussion reste ouverte pour ceux ou celles qui les ont lus ou aimeraient les lire...
On peut en discuter :)


Énorme essai historique et colossale source d'informations, l'essai de Shlomo Sand est époustouflant !
Son analyse du peuple juif correspond finalement à plusieurs thèses de Doctorat mises bout à bout. Le travail de recherche est titanesque : toutes les hypothèses sont passées au crible ainsi que les recherches les plus récentes.
C'est une espèce de méta-histoire du peuple juif truffée de réflexions "politiquement incorrectes" mais humainement fascinantes.
Bref, un essai qui me semble tout à fait incontournable pour toutes celles et ceux que la question intéresse.
Notez l'impertinence du titre :)

COMMENT LE PEUPLE JUIF FUT INVENTÉ
Shlomo Sand
Broché : 446 pages
Éditeur: Fayard

la secte des chrétiens

mercredi 8 septembre 2010

J'aurais beaucoup aimé m'entretenir avec Celse, philosophe païen du II ème siècle, apparemment résident de Rome.
Sur l'auteur Louis Rougier, beaucoup a été dit (cf la thèse de Pascal Engel). Il reste cependant de cet auteur des phrases pour le moins étranges, disséminées le long de son livre : Celse contre les chrétiens (1926) ; étranges parce qu'elles dévoilent clairement l'anti-chrétienté de Louis Rougier.
Je n'oublie pas que Louis Rougier a écrit ces pages en 1924 ; il ne parle d'ailleurs pas de "russes" mais de "bolchéviques", et non pas de "la 1ère guerre mondiale" mais de "la guerre mondiale".

Mise à part ces quelques remarques dont j'aurais bien aimé faire part à Louis Rougier (mais tout comme Celse, on ne peut pas être et avoir été, et cela m'apprendra à vouloir converser avec des hommes nés il y a 1900 ans pour l'un et 111 ans pour l'autre !) ce livre donne à réfléchir sur la transformation tout à fait exceptionnelle qui s'est appliquée à une religion vieille de 2000 ans et rassemblant quelques 2 milliards d'individus.
Car rien dans le christianisme du commencement, le christianisme en tant que secte, rien ne ressemble aux discours chrétiens actuellement en cours (exception faites des courants liés au protestantisme) et c'est presqu'un acte de foi pour un chrétien que de lire Celse afin d'éprouver la puissance de sa croyance. Cioran l'avait bien compris lorsqu'il déclarait : "Un chrétien qui n'a pas lu Celse est un chrétien qui n'a pas fait ses preuves."

En effet, que doit penser le croyant quand il découvre que le discours qu'il entend ou a entendu, dans lequel il a appris à se reconnaître, dans lequel sa foi s'est construite, auquel il a adhéré parfois émerveillé, que doit-il dire quand il découvre que ce discours n'a pas l'ancienneté qu'il lui octroie, que ce discours a été façonné et donc transformé au cours du temps dans le seul but de lui plaire ? Que tout ce qui pouvait heurter ou éloigner les futurs convertis a été purement et simplement supprimé après quelques années de test in vivo ? Que ce discours s'est tout simplement modelé sur les attentes de ses adhérents ? Trop brutal ? On retire. Trop abscons ? On retire. Trop contraignant ? On retire. Trop banal ? On retire. Trop dangereux ? On retire.
Finalement, le chrétien (et par extension tous les croyants) trouve à sa portée un discours fait sur-mesure, où il lui est interdit de réfléchir (car "Dieu est tout" alors pourquoi chercher d'autres réponses ?) et s'il réfléchit, qu'il ne s'inquiète pas, les dogmes chrétiens ont eu tout loisir, grâce aux très nombreuses critiques, de concocter la réponse qu'il convient.
Dès lors la pensée est mise sous tutelle... Et ce n'est pas Cioran qui me contredira : "Le monothéisme judéo-chrétien est le stalinisme de l'Antiquité." (E. M. Cioran / Carnets 1957-1972)

Ces fameux critiques, les premiers, sont avant tout des philosophes. Des philosophes païens (polythéistes) qui voient naître non pas le monothéisme, ça ils le connaissent déjà avec le peuple juif, mais un homme fait Dieu, seul et unique. Justement, la critique du christianisme va porter là-dessus ainsi que sur le prosélytisme. Car si la vénération d'un homme-Dieu est très difficile à digérer,  l'exclusion de tous les autres Dieux leur est totalement insupportable.
Ils vont soulever les incohérences que recèle le christianisme et c'est grâce, en partie, à leur pertinence que les "dignitaires" du christianisme vont dare-dare faire le ménage dans les dogmes chrétiens.
Pas bêtes, ils comprennent très vite que les philosophes sont érudits et que leurs reproches ou leurs questions sont très embarrassants. Ces derniers ont lu les Évangiles, des tas d'Évangiles, pas uniquement ceux que l'Église estimera dignes de parler de Jésus, ils savent quasiment tout de cette religion naissante, ils sont donc à même de tacler avec adresse et une grande acuité les failles qui s'y nichent.
Pas bête non plus, quand l'Église chrétienne sera dominante, les ecclésiastes feront un sacré grand ménage afin de ne laisser aucune trace derrière eux de leurs égarements des premiers temps. Et quand l'Église nettoie, elle affectionne particulièrement l'autodafé... même si, visiblement, le livre de Celse passera inaperçu lors de sa diffusion contrairement aux écrits de Porphyre (autre philosophe dont les écrits anti-chrétiens ont été percutants)   : " Les écrivains chrétiens de la fin second siècle et du commencement du troisième n'en parlent jamais. Lorsque Constantin, au lendemain du Concile de Nicée, en 325; puis, un siècle plus tard, en 449, les empereurs chrétiens, Théodose II et Valentinien III, prescrivirent la destruction de " tout écrit susceptible d'exciter la colère divine et de blesser les âmes ", le livre de Celse ne fut pas mentionné à coté des ouvrages de Porphyre et d'Arius. On en peut conjecturer que l'original depuis longtemps s'en était perdu." (Louis Rougier)

Sauf que...
Les écrits de Celse sont arrivés jusqu'à nous par la réfutation qu'en a fait Origène 70 ans plus tard. Origène le père de l'Église et non pas le païen.
Celse n'étant plus de ce monde pour y répondre, il s'agissait surtout pour Origène de réfuter les réflexions très pertinentes de Celse avant que certaines brebis ne quittent le troupeau ou mieux, posent les mêmes questions. Origène sera considéré comme un philosophe chrétien ce qui revient à dire un chrétien car la philosophie dans la chrétienté, débarrassé de tout apport hellène, sera ni plus ni moins de la théologie.
Il n'en demeure pas moins croustillant que ce chrétien sans le savoir a permis à Celse de survivre pour l'éternité puisqu'en le réfutant il a copieusement retranscrit mot à mot les arguments de Celse.
Il est à souligner que les réfutations de Celse et de Porphyre ont donné du fil à retordre aux élites chrétiennes. Pour répondre aux objections qui ne manquaient pas mais aussi et surtout aux futures objections à venir, ils élaborèrent tout un système d'apologétique. Ce système consistait en une démonstration divine, attachée aux prophéties et aux miracles pour contrer la démonstration hellénique par la dialectique.
La foi contre la raison ou comment la foi arrange toujours au mieux ce que la connaissance dérange.

(Pour info, le site biblique Ebior (site chrétien francophone) tente de réfuter les arguments de Porphyre  - réfutations qui selon moi sont très médiocres car elles s'appuient sur la foi et non sur une réflexion rationnelle soutenant donc ce que je viens d'évoquer juste au-dessus : la pensée sous tutelle ne peut permettre de démonstration intéressante.)

Bref, mieux que quiconque, Celse est le témoin privilégié du christianisme primitif.
Il les observe, les étudie, les suit pas à pas dans leur pérégrinations dogmatiques, il s'en méfie.
Parce qu'au temps de Celse, les chrétiens sont une secte. Une religion à mystères comme il en existe tant d'autres. Leur différence ? C'est une secte qui refuse de se lier au monde des romains, qui refuse de se soumettre aux lois civiles, qui refuse les conventions sociales. Et ça, ça ne passe pas.
Les juifs ont obtenu, en devenant une religion nationale et dus à leur état de "nation", des droits très spéciaux, les autorisant à rester à l'écart du monde romain.
Cela agace Celse car leur croyances sont pour le moins farfelues.
Cependant, les juifs n'étant pas prosélytes (là-dessus Celse se trompe - voir l'essai de Shlomo Sand "Comment le peuple juif fut inventé"), il ne craint pas pour la civilisation romaine. Il en va tout autrement avec cette secte d'hommes et de femmes appelés "chrétiens" qui s'octroient les mêmes droits que ceux des juifs tout en menant une politique de conversion très soutenue, allant sans vergogne jusqu'à souhaiter l'effondrement de l'Empire romain.
C'en est trop. Celse sent le danger pointer son nez et tente d'ouvrir par la voie du dialogue, une discussion qui amènerait ces chrétiens à revoir leur position vis à vis de l'Empire, position qui d'après Celse n'est pas comme ils le prétendent, incompatible avec les romains.
"Pour Celse, il ne fait pas de doute que les mœurs des Chrétiens ne soient généralement honnêtes et il déclare expressément qu'il ne manque pas, parmi eux, d'esprits ingénieux à défendre leur doctrine: c'est même à ces derniers, les Apologistes, que son livre s'adresse, car " s'ils sont honnêtes, sincères et éclairés, ils entendront le langage de la raison et de la vérité "

Quand Celse ouvre la conversation, il attend un dialogue : " D'aucuns d'entre eux ne veulent ni donner, ni écouter les raisons de ce qu'ils ont adopté. Ils disent communément : "N'examinez point, croyez seulement, votre foi vous sauvera"; et encore : " La sagesse de cette vie est un mal, et la folie un bien." S'ils consentent à me répondre, non que j'ignore ce qu'ils disent, car je suis là-dessus pleinement renseigné, mais comme à un homme qui ne leur veut pas particulièrement de mal, tout ira bien. Mais s'ils refusent et se dérobent derrière leur formule habituelle : N'examinez point, etc..., il faut au moins qu'ils m'apprennent quelles sont au fond ces belles doctrines qu'ils apportent au monde, et d'où ils les ont tirées."
Il ne se passera rien et ce pauvre Celse n'apprendra pas grand-chose de plus. Ce n'est qu'une fois mort et enterré qu'Origène lui répondra. Il y a des rendez-vous de l'Histoire que ne se font pas !

Qu'apprend t-on à la lecture de Celse ?

Qu'au II ème siècle, la "virginité" de Marie est largement discutée. Non seulement il est établi que Jésus avait des frères aînés mais surtout que ni Joseph, ni Dieu ne seraient son père.
Du temps de Celse, les Évangiles sont très, très nombreux. Le canon des écritures chrétiennes n'est pas encore fixé et quand il le sera,  il n'en conservera que quatre.
Louis Rougier suppose que Celse avait sous les yeux l'évangile de Pierre dans son intégralité (on n'en possède plus qu’un fragment important retrouvé en 1884 à Akhmim en Égypte), l'évangile des hébreux et celui des Ebionites (dont il ne reste pas grand-chose), ainsi que les Actes de Pilate ou appelés aussi Évangile de Nicodème.
Par exemple, dans les évangiles canoniques, la généalogie de Jésus ne diverge pas énormément selon Matthieu ou selon Luc : toutes deux passent par Joseph. L'une fait remonter la filiation de Jésus à Abraham l'autre à Adam. C'est la généalogie officielle, la seule que les chrétiens d'aujourd'hui sont censés apprendre.
En 178, date des écrits de Celse, ce dernier n'en connait qu'une : celle de Marie.
Et il n'est pas le seul, car Saint Justin ("Première Apologie des Chrétiens") trente ans avant Celse, ne connait lui aussi qu'une seule version, celle-ci : une Marie qui loin d'être vierge, a trompé son mari, un charpentier avec un soldat romain du nom de Julius Panthera. Mise enceinte, elle fut contrainte de fuir.
Cette histoire a copieusement dérouté les chrétiens. Certains passages du Talmud mentionnent sous diverses histoires "Yeshu'a ben Panthera" (Jésus, fils de Panthéra) en parlant de ce même Jésus que nous appelons "de Nazareth". Mais la réplique chrétienne est la suivante : les juifs n'aimant pas beaucoup Jésus, il est normal qu'ils l'affilient - eux aussi, car ils sont loin d'être les seuls - de cette façon.

Voltaire lui-même, raillant avec une belle ironie les pères de l'Église,  feint de poser le problème de "la bâtardise"de Jésus, pour déclarer (faussement) rasséréné : "Comme ces surnoms ne se trouvent point dans les deux généalogies différentes de Jésus, écrites l'une par saint Matthieu, l'autre par saint Luc, l'Église s'en est tenue au conseil de saint Paul de ne point s'attacher à des fables et à des généalogies sans fin, qui produisent plutôt des doutes que l'édification de Dieu, qui est dans la foi." (Œuvres complètes - Tome 27)
 Voltaire brocarde avec finesse ce dogme que critiquait déjà Celse : par la foi et avec la foi, le doute n'est pas permis.

D'ailleurs de Celse, Voltaire ajoute : " On ne doutera pas que ce ne soit là le blasphème de l'Évangile de vérité [...] Cet écrit pernicieux, quoique réfuté par Origène, fit cependant une telle impression..." (Œuvres complètes - Volume 31)

Tout ceci n'est évidemment que moquerie, puisque Voltaire a emprunté le même chemin que celui de Celse en tentant d'extirper puis d'exposer les paradoxes et les incohérences du christianisme primitif. Il signera cette traduction de "L'évangile de Nicodème", sous le pseudonyme Abbé B**** (pour décrypter un peu mieux le travail de Voltaire sur ce texte apocryphe, l'étude de Rémi Gounelle).

Mais revenons à Celse ; des réfutations, il en a pleins sa besace : il ne cesse de répéter que Jésus a été totalement lâché par les siens lors de son arrestation et que cet abandon n'est pas le signe d'un Dieu incarné.

Il est vrai que les arguments de Celse peuvent porter : Un Dieu issu d'un adultère, lâché par les personnes les plus proches de lui... histoire difficile à vendre car un Dieu qui ne peut même pas séduire son entourage n'est pas Dieu pour longtemps. Sachant que pour les philosophes hellènes un Dieu ne peut s'incarner dans un être humain, imaginez alors : un être humain s'entourant d'une dizaines de bougres qui ne croient même pas à ce qu'il raconte ! Et mieux, si peu certains des pouvoirs divins de leur maître, qu'ils fuient à grandes enjambées dès qu'une garnison romaine pointe son nez !
Et Celse de poser la question : quel est ce Dieu qui n'est pas capable de protéger les siens ?

Celse ne manque pas, non plus, de relever une contradiction : le Dieu de l'Ancien Testament et celui du Nouveau, tient des discours contradictoires. "Le Dieu de Juifs leur commande, par Moïse, de rechercher les richesses et la puissance, de se multiplier de façon à remplir la terre, de massacrer leurs ennemis..." de son côté Jésus, formule des préceptes totalement opposés : le riche n'aura pas d'accès auprès de son Père, ni celui qui ambitionne la puissance. Et Celse de demander : "Est-ce que le Père quand il a envoyé son fils, a oublié ce qu'il avait dit en tête à tête à Moïse ?"

Sur les miracles, ceux-ci n'impressionnent guère Celse comme ils n'impressionnèrent aucun païen. C'était monnaie courante. Un miracle, pour les Anciens, était un fait extraordinaire mais pas contre-nature. Sous Marc-Aurèle, Apulée passe pour un puissant thaumaturge aux yeux des païens et d'un Antéchrist pour les chrétiens. Une liste de guérisons opérées par Esculape, dans un temple et devant une très nombreuse assemblée, a été retrouvée : guérisons d'aveugles, d'un pleurétique, d'un phtisique.
Simon le Magicien avait même ressuscité un mort et aussi incroyable que cela nous paraisse, même cette prouesse entrait dans la thaumaturgie courante !
Alors comment Celse aurait-il pu être autrement surpris des miracles imputés à Jésus ?
Quand Saint Justin écrit : " Jésus avait essayé à force de prodiges de réveiller l'attention de ses contemporains, mais ceux-ci attribuèrent à la magie les miracles qu'ils lui voyaient opérer."  On peut en effet croire Celse quand il essaie de démontrer que les miracles de Jésus n'avaient rien de plus impressionnants que ceux auxquels les romains étaient habitués.

Sur la complaisance à l'égard des pêcheurs et des "simples d'esprit" Celse ne pouvait que tiquer. Ce n'est ni plus ni moins qu'un insoutenable bouleversement de l'échelle des valeurs de la civilisation antique comme le souligne Louis Rougier. Alors que pour les Anciens le péché est une erreur de jugement, une erreur à corriger, elle est chez les chrétien une évidence impossible à éviter car nous sommes soumis à la tare originelle. Ne pas pécher c'est se rebeller contre la condition humaine. C'est un péché d'orgueil. Faillir étant admis comme constitutionnel de la condition humaine, le repentir deviendra une vertu.Dans cette logique, le repentir devient une valeur supérieure à la probité.
" Écoutons maintenant quelle engeance les Chrétiens invitent à leurs mystères : Quiconque est un pécheur, quiconque est sans intelligence, quiconque est faible d'esprit,en un mot, quiconque est misérable, qu'il approche, le Royaume de Dieu lui appartient.[...] Répondrez-vous que Dieu a été envoyé pour les pécheurs. Pourquoi n'a-t-il pas été envoyé aussi pour ceux qui ne pèchent point ? Quel mal y a-t-il à être exempt de péché ? Que l'injuste, dites-vous, s'humilie dans le sentiment de sa misère, et Dieu l'accueillera. Mais quoi ! si le juste, confiant dans sa vertu, lève les yeux vers Dieu, sera-t-il rejeté ? Les magistrats consciencieux ne tolèrent pas que les accusés se répandent en lamentations, de peur d'être entraînés à sacrifier la justice à la pitié. Dieu, dans ses jugements, serait moins accessible à la justice qu'à la flatterie ? Ils disent bien, et avec justesse, que nul mortel n'est sans péché. Où est, en effet, l'homme parfaitement juste et irréprochable ? Tous les hommes sont par nature enclins au mal. Il fallait donc appeler indistinctement tous les hommes, puisque tous sont pécheurs. Pourquoi cette prime accordée aux pécheurs ? Sans doute, ils attribuent ce choix à Dieu dans l'espoir d'attirer plus aisément la clientèle des méchants et parce qu'ils ne peuvent pas gagner les autres qui ne se laissent pas prendre. Voici de leurs maximes: " Loin d'ici, tout homme qui possède quelque culture, quelque sagesse ou quelque jugement; ce sont de mauvaises recommandations à nos yeux: mais quelqu'un est-il ignorant, borné, inculte et simple d'esprit, qu'il vienne à nous hardiment ! "

Ce que ne dit pas Celse, c'est que dans cette société antique, ces pécheurs, ces manants n'avaient pas une place envieuse. Cette facilité à les enrôler était le fruit d'une société pour qui les pauvres n'avaient aucune espérance. C'est bien sur le terreau de la pauvreté et de l'indigence que les prosélytes de toutes obédiences viennent prêcher... Et c'est exactement ainsi que cela se passe de nos jours, en 2010...
(Pour risquer un autre rapprochement,  le XIII è siècle a vu naître les Dominicains : domini canes signifiant Les Chiens du Seigneur. Cette "garde rapprochée" fera parler d'elle lors de l'Inquisition. Chiens du Seigneur, Fous de Dieu... sept siècles d'écart.)


Et même au II ème siècle (ou devrais-je dire surtout au II ème siècle), les philosophes savent manier l'analogie avec drôlerie:
"Que font les coureurs de foire, les bateleurs ? S'adressent-ils aux hommes sensés pour débiter leurs boniments ? Non, mais aperçoivent-ils quelque part un groupe d'enfants, de portefaix ou de gens grossiers, c'est là qu'ils plantent leurs tréteaux, étalent leur industrie et se font admirer."

Là où il a raison c'est qu'il est évident que les gens sans espoir et limités intellectuellement sont plus faciles à enjôler.

On apprend par Celse que le christianisme primitif, en droite ligne de la religion juive, interdit l'idolâtrie.
Vous avez-bien lu ! Statut de Jésus crucifié, statut de la vierge Marie, statue de tous les petits saints et saintes, etc... tout cela n'aurait jamais été possible dans les premiers siècles du christianisme ! A cette époque, prier devant une statue est formellement banni, c'est associé à l'idolâtrie païenne.
"Leurs critiques à l'adresse de l'idolâtrie, consistant à dire que les statues ouvrées par des hommes souvent méprisables ne sont pas des dieux, ont été maintes fois ressassées.[...] Passant de la défensive à l'attaque, les Apologistes stigmatisent les mœurs du paganisme, clament contre l'immoralité de ses fables, taxent d'idolâtre et de satanique le culte polythéiste."
Pauvre Celse, s'il avait su...
Évidemment, les hommes sont tous les mêmes, qu'ils soient païens ou chrétiens et un Dieu qui n'entre pas dans l'intimité du foyer n'est pas un Dieu facile d'accès. L'église se rendra vite compte, qu'à l'instar des païens, il est nécessaire d'établir des "marches d'accès" à la divinité ; des personnages placés à mi-chemin, moins inaccessibles, plus familiers et c'est ainsi que les saints et les martyrs viendront peupler les maison chrétiennes sous la forme de petites statues ou tableaux avec... une petite prière et quelques cierges à leurs égards. Idolâtrie ? Vous avez dit idolâtrie ?

Celse nous apprend qu'il n'y a pas une religion chrétienne ou une secte chrétienne mais une multitude de sectes se revendiquant du christ. Seule la plus orthodoxe d'entre elles survivra... La seule que nous (gens de la plèbe) connaissions en fait.
"Cet esprit de faction est encore tel aujourd'hui chez les Chrétiens que, si tous les hommes voulaient se faire Chrétiens, ceux-ci ne le toléreraient pas." "A l'origine, quand ils n'étaient qu'un petit nombre, ils étaient tous animés des mêmes sentiments; depuis qu'ils sont devenus multitude, ils se sont divisés en sectes dont chacune prétend faire bande à part [...] n'ayant plus de commun, pour ainsi dire, que le nom, si tant est qu'ils l'aient encore. C'est la seule chose qu'ils aient eu honte d'abandonner; car, pour le reste, les uns professent une chose, les autres une autre."
"Je connais pareillement bien d'autres divisions et d'autres sectes parmi eux : les Sibyllistes, les Simoniens et, parmi ceux-ci, les Héléniens du nom d'Hélène ou d'Hélénos leur maître; les Marcelliniens, de Marcellina; les Carpocratiens, issus, ceux-ci de Salomé, ceux-là de Marianne, d'autres de Marthe ; les Marcionites relevant de Marcion ; d'autres encore qui imaginent, ceux-ci tel maître ou tel démon, ceux-là tel autre, et, se plongeant dans d'épaisses ténèbres, s'y livrent à des désordres pires encore et plus outrageants pour la morale publique que ceux, en Égypte, des compagnons du thiase d'Antinous. Ils se chargent à l'envi les uns des autres de toutes les injures qui leur passent par la tête, rebelles à la moindre concession pour le bien de la paix, mais animés mutuellement d'une haine mortelle. Cependant, ces hommes dressés les uns contre les autres, qui, dans leurs querelles, échangent les plus indignes outrages, ont tous à la bouche le même mot: Le monde est crucifié pour moi et je le suis pour le monde..."

Sur la résurrection de Jésus, pas sûr qu'à l'époque elle ait été définie dans les mêmes termes qu'aujourd'hui, avec autant d'éclat : "pour ce qui est de Jésus, ils prétendent qu'après sa mort il est apparu à ses compagnons en personne; en personne, entendez son ombre [et veulent par là qu'on le reconnaisse pour Dieu. De telles apparitions posthumes sont pourtant monnaie courante.]" "En rendant un culte à leur supplicié, les Chrétiens en tout cas ne font rien de plus que les Gètes avec Zamolxis, les Ciliciens avec Mopse, les Acharnaniens avec Amphiloque, les Thébains avec Amphiaraos, les Lébadiens avec Trophonios."

Sur le rachat des péchés, la mondialisation a fait son travail. Désormais et depuis des lustres, Jésus est venu sur Terre racheter les péchés des hommes. De tous les hommes. Mais il n'en a pas toujours été ainsi. Pas aux yeux des peuples qui vivaient à son contact. "Accordons si l'on veut qu'il l'ait été [choisi par Dieu]  pour un plus grand objet, pour racheter quelque péché des Juifs, coupables de corrompre la religion ou de tout autre forfait de ce genre, comme les Chrétiens le laissent entendre"
Évidemment, ne racheter que les péchés des juifs ne risquait pas d'assurer à la stature de ce fils de Dieu une aura planétaire... En élargissant le champs des possibilités, on obtient un rendement supérieur.

Celse ose même accuser Jésus de pilleur de maximes : " De même, cette sentence de Jésus contre les riches :
" Il est plus facile a un chameau de passer par le pertuis d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu ", est manifestement tirée de ce passage de Platon, dont Jésus a altéré les termes: " Il est impossible d'être à la fois extrêmement riche et extrêmement vertueux."
Non, attendez Celse ! Vous déconnez ? Jésus a piqué des trucs bien sentis aux philosophes ?
Bon en même temps, ils le lui ont bien rendu, non ?

Je pourrais en faire des lignes et des lignes mais le mieux n'est-il pas que vous puissiez vous forger votre propre opinion ? Le livre de Louis Rougier n'est plus édité et on ne le trouve qu'en vente d'occasion. Mais peut-être aurez-vous comme moi la chance d'en obtenir un. Si tel n'est pas le cas, ce discours est disponible sur le net : Celse et le discours vrai

Et pour clore avec Celse, très vieille âme de presque 2000 ans, je vous laisse savourer cette tirade où l'humour, pour le moins croustillant, est on ne peut plus moderne et digne des plus grands humoristes :

"Partout, ils [les chrétiens] mêlent l'arbre de la vie et la résurrection de la chair par le bois, probablement parce que leur maître a été mis en croix et qu'il était charpentier de profession.
S'il eût été précipité du haut d'un rocher ou jeté dans un abîme, ou pendu avec une corde, ou s'il eût été de son état cordonnier, tailleur de pierres ou serrurier, on ne manquerait pas de mettre au-dessus des cieux le rocher de la vie, ou le gouffre de la résurrection, ou la corde de l'immortalité, la pierre de la béatitude, le fer de la charité ou le cuir de la sainteté."


***

Ring my... Meucci

mardi 31 août 2010

Alexander Graham Bell
 Il est des histoires terribles et celle d'Antonio Meucci l'est assurément.
Pas plus tard que récemment, France 5 diffusait une conférence de Pierre-Henri Gouillon, grand généticien qui commentant une photographie des membres du mouvement eugénique des Etats-Unis, n'hésita pas à signaler que Graham Bell était l'inventeur du téléphone ; "il avait de très bons gènes" souligna malicieusement PH Gouillon.
Sauf que... Graham Bell avait, avant toute chose, les gènes d'un usurpateur !

Tout le monde continue de lui attribuer l'invention du téléphone alors même que les États-Unis ont reconnu en juin 2002 que c'était une erreur ! (Résolution 269 consultable sur le site de la bibliothèque du congrès américain) :
Extraits :
Antonio MEUCCI
"Whereas in March 1876, Alexander Graham Bell, who conducted experiments in the same laboratory where Meucci’s materials had been stored, was granted a patent and was thereafter credited with inventing the telephone ;
Whereas on January 13, 1887, the Government of the United States moved to annul the patent issued to Bell on the grounds of fraud and misrepresentation, a case that the Supreme Court found viable and remanded for trial ;
[...]
Resolved, That it is the sense of the House of Representatives that the life and achievements of Antonio Meucci should be recognized, and his work in the invention of the telephone should be acknowledged."

Qu'importe ! Le nom de Bell reste attaché à cette formidable invention dans l'esprit de tous et même celui des plus grands généticiens !

Pour connaître plus en détails cette rocambolesque histoire (et je m'étonne qu'Hollywood n'ait pas bossé dessus) voir la page consacrée à Antonio Meucci sur Wikipédia que je trouve bien foutue.

Quand le réprouvé devient l'élu

mercredi 28 juillet 2010

C'est de façon très soudaine que j'ai découvert mes dons divinatoires.
Non pas dans le Temple de Delphes mais dans un TGV.
En lisant "Le Réprouvé" de Mikaël Hirsch.
(Je renvoie les agnostiques à l'article que j'avais écrit en novembre 2007, lors de la sortie du premier roman de M. Hirsch, "Omicron".)
En effet, à cette occasion j'avais écrit ceci : " Ce qui d'une certaine façon démontre clairement les immenses capacités d'écriture de Mikaël Hirsch et devrait donner suite à de très beaux romans, une fois la fécondité canalisée et le style épuré de quelques lourdeurs stylistiques qui à mon sens n'apporte pas grand chose."

Si j'avais placé un pari sur cet oracle, j'aurais gagné. Sans conteste.

Désormais, c'est fait, le second roman de M. Hirsch est totalement abouti, l'écriture majestueuse et élégante, le voyage littéraire tient ses promesses.

Le choix d'un livre lors d'un long trajet est toujours une prise de risque. C'est une espèce de "tout ou rien" qui ne laisse aucune issue... sauf à prendre par précaution un second livre, ce que j'ai fait étant bien plus téméraire que courageuse.
Et le verdict tombe seul, lorsque le premier choix se révèle jubilatoire et que le trajet devient subitement plus court.
C'est estomaquée que j'ai tourné la dernière page de ce roman, intriguée que j'étais de comprendre comment Mikaël Hirsch avait réussi aussi rapidement cet exploit : se débarrasser des scories  inhérentes à toute production littéraire originelle.
Diable ! Il y a des gens qui apprennent vite. Très vite.

Nous sommes en 1954 et Gérard Cohen a 24 ans. Fils d'un des fondateurs des Éditions Gallimard, il évolue dans un monde fermé aux profanes. Un monde de papier, d'encre et de prix littéraires. Un monde où la folie côtoie la rigueur du retour sur investissement. Alors que Gérard se coltine un Paul Léautaud (dont on se demande s'il ne finira pas en ectoplasme) et un Céline paranoïaque, le tout-Paris attend que tombe le Goncourt. Cette année là ce sera Simone de Beauvoir de l'écurie Gallimard, autant dire que pour les comptes de la maison c'est une sacrée nouvelle. Pas si inattendue peut-être...
Rescapé des grandes rafles antisémites, Gérard n'est même plus juif quand la guerre se termine car il est "demi-juif" : c'est un juif pour les goïs et un goï pour les juifs.
Gérard tournoie dans ce Paris renaissant mais aussi dans sa tête. Il se cherche et ne se trouve pas.

Avec "Le Réprouvé" le voyage n'est pas géographique (quoique... ) il est temporel. Le Paris des années 50 est là, sous nos yeux : son jazz, ses élites, ses prostituées, son pouls et son souffle de ville libérée qui veut oublier.
Aussi sûrement que Jules Verne voyait le Paris du XX ème siècle en 1863, Mikaël Hirsch voit le Paris des années d'après-guerre en 2010.
Facile me direz-vous, il a existé. Je vous répondrais que le voir est une chose mais le faire voir en est une autre : là on parle de talent littéraire, de talent de conteur. N'est-ce pas ce que nous recherchons tous dans un roman ? Le voyage... Voyager par des mots, des mots qui cognent dans notre cerveau et déclenchent des sensations, des émotions... N'est-ce pas cela la réussite d'un roman ? Personnellement je crois que si.
C'est même peut-être la seule chose que je demande in fine à un livre : évade-moi.

Cependant, il y a évasion et évasion. Il y a les escapades dont il ne restera rien au retour et les émigrations qui laisseront un appel au retour. C'est cela qui explique que certains auteurs rallient de vrais fans autour d'eux, des "retournés" qui ne rêvent que de s'enfuir à nouveau.
"Le Réprouvé", lui, marque un sillon dans le petit monde de la littérature, sillon que piétineront des centaines, des milliers, des millions (je le lui souhaite) de fans.

Je reste ébaubie par la splendide écriture qui se déploie tout le long des pages mais aussi par les réflexions très éclairées qui charpentent ce nouveau roman. C'est du bel ouvrage, c'est une belle œuvre littéraire.

Moi qui parle souvent de prix et enrage de perdre mes euros dans des livres totalement insignifiants, les 14 € de celui-ci, croyez-moi sur parole, valent leur pesant de lignes superbes.

Assurément Mikaël Hirsch est entré en littérature par la grande porte...


***

Le Réprouvé de Mikaël Hirsch - Sortie le 19 août 2010
Éditions : L'Éditeur
185 pages
www.mikaelhirsch.com

Le Coran Jésus et le judaïsme

samedi 10 juillet 2010

Rubrique "One shot" réservée aux Essais.
Il m'est difficile de commenter un essai : je crains de le paraphraser (sans compter la flemme légendaire qui m'habite).
Je livre donc ici ceux que j'ai lus et aimés (ou pas) sans vraiment m'étendre.
Cependant, toute discussion reste ouverte pour ceux ou celles qui les ont lus ou aimeraient les lire...
On peut en discuter :)


Un peu court à mon goût... Ou peut-être qu'un tel sujet mérite de plus larges développements...
L'intervention la plus complète et la plus intéressante étant celle du Cheikh Khaled Bentounès, qui semble ressembler de très près à un sage.

LE CORAN JÉSUS ET LE JUDAÏSME
Gérard Israël, Alain Houziaud, Khaled Bentounès 
Broché: 208 pages  
Editeur : Desclée de Brouwer (17 mars 2004)

    La culture c'est bon, avec ou sans sauce

    vendredi 18 juin 2010

    Une fois n'est pas coutume !
    Re voici Lucien Jerphagnon avec "Histoire de la Rome Antique" !
    Oui je sais, ce ne sera certainement pas votre livre de plage cet été ! Mais quand même, croyez-moi, c'est  du pur plaisir !
    Je sais, rien ne vous incite à vous cogner un pavé de 520 pages racontant par le menu l'histoire des romains !
    Ah voilà ! Première erreur : les romains ! J'ai appris, môa, qu'il est totalement impropre de dire les romains de l'antiquité ! C'est comme dire les français en regroupant tous les français ayant vécu sous Vercingétorix, Louis XIV, Napoléon et  la Vème république !
    J'ai également appris, in situ, comment et pourquoi ont été énoncées les fameuses expressions comme : veni, vedi, vinci ou encore carpe diem ou même franchir le Rubicon !
    Comme je suis généreuse par nature, je vous lâche un scoop : César n'a jamais dit "veni, vedi, vinci", il l'a écrit.
    Oui je sais, ça n'a l'air de rien mais tout de même ! Avouez que ça fait de l'effet !
    Pas convaincu ? Ok ! Il vous suffit d'aller sur Wikipédia pour savoir que carpe diem provient d'un poème d'Horace. Soit ! Et ? Savez-vous qui était Leuconoé ? Pourquoi Horace lui a-t'il écrit ces vers ?
    Et pourquoi tous les chemins mènent à Rome ? Pourquoi parler d'Empire romain après la République romaine est une erreur de langage ? Qui était Mécène ?
    Saviez-vous que nombre d'empereurs romains étaient des Illyriens (Croatie/Slovénie/Albanie) et non des italiens ? Comme l'empereur Constantin qui marquera l'histoire du monde en imposant la chrétienté comme religion de l'empire romain et en transformant Byzance en Constantinople.

    Et tout cela sans souffrance, sans douleur et sans cerne !
    Si ça c'est pas de la culture, je jette l'éponge !

    Your manuscript is both good and original...

    samedi 1 mai 2010

    ... but the part that is good is not original, and the part that is original is not good. *
    Une belle altercation s'est déroulée sur la blogosphère début avril.
    Avec la lenteur qui me caractérise, je n'en ai eu vent qu'aujourd'hui !
    Cependant ce type de joute entre blogueur et écrivain n'en est, à mon avis, qu'à ses balbutiements...
    (J'avais moi-même essuyé les foudres d'une certaine LP, mais à sa décharge, je l'admets, j'avais chargé la mule. Mule - oups pardon - Écrivaine qui n'avait pas du tout aimé que je livre mes cogitations à son propos.)


    Rappel des faits !

    lundi 22 mars : Cynthia, blogueuse, discute le livre de Jean Claude Derey "Papoua": ici.

    samedi 3 avril : coup de théatre, l'écrivain visiblement très mécontent de la critique, envoie des emails à la blogueuse : ici.
    Rapide comme l'éclair, Bladelor, le signale sur son blog : ici.
    Un groupe se monte sur facebook : "Comité de soutien à Cynthia contre Jean-Claude Derey" avec la couverture de son livre, barrée d'une énorme croix rouge !

    dimanche 4 avril : Jean-Paul Bertrand qui dirige les Editions Alphée (éditeur de Jean-Claude Derey) prend le clavier à son tour pour tenter d'éteindre l'incendie.
    Mais le pompier à la bourre (un peu comme moi) n'enraye pas grand-chose : une blogueuse s'attaque à la réponse dudit éditeur et la décortique : ici.

    lundi 5 avril, Cynthia (la blogueuse) clôt l'affaire en postant à son tour la réponse de l'éditeur : ici.

    mardi 6 avril, c'est Wrath qui dégaine en soulignant la misogynie ambiante au sein de la blogosphère : ici.

    jeudi 8 avril : Dom la ménagère  en direct d'Afrique a vent de l'affaire via des twitts et décide de boycotter l'écrivain. Elle aussi.
    Bon voilà... Coup de gueule d'un écrivain qui stupidement écrit des insultes à la blogueuse sans imaginer, je suppose, que tout cela allait lui exploser à la tronche ! Pourtant, ceux qui ont vécu des divorces pour faute le savent bien : on n'écrit rien ! On ne laisse jamais de traces ! C'est la règle pour dégommer quelqu'un sans se faire choper !

    Dans le même temps, j'ai parcouru le blog de Cynthia et "la déglingue" n'est pas un fait coutumier chez elle. Elle dit simplement ce qu'elle a pensé de tel ou tel livre. Elle a même adoré "Soie" d'Alessandro Barrico, c'est dire !
    C'est un blog littéraire, bien foutu (ne parlant que de littérature et faisant découvrir des bouquins, c'est pourquoi je l'ai ajouté à ma liste de blog) qui me semble, ma foi, cohérent.

    Alors d'où vient cette colère qu'ont parfois les écrivains quand ils découvrent la critique de leur livre sur un blog ?
    C'est étrange en effet d'imaginer un quart de seconde qu'un livre va plaire à tout le monde ou à défaut de plaire, laissera indifférent.
    Le livre et la lecture par extension sont sources d'émotions. C'est le principe même de l'Art.
    Il faut que cela déclenche quelque chose. Il me semble que le pire pour un écrivain, c'est que son livre ne déclenche tout simplement rien !
    Partant de cette idée, il est puéril de vouloir qu'il ne déclenche que de "bonnes/belles/et au pire neutres" émotions. Il peut déclencher des émotions très diverses et parfois, même, des émotions qu'il n'était pas censé déclencher lorsqu'il était en cours d'écriture. Le dégoût, la lassitude, l'agacement, la colère. Oui, pourquoi pas ?
    La question est donc de se demander si il y a diverses manières d'exprimer ces émotions là ?
    La blogueuse/le blogueur doit-il être précautionneux dans sa façon de rendre ses émotions ? Doit-il garder à l'esprit que l'auteur du livre pourrait parcourir la blogosphère et se sentir tranché en deux par les réflexions désagréables dudit blogueur ?
    Peut-être... Mais l'écrivain, lui, lorsqu'il écrit, prend-il en considération le fait que certains lecteurs puissent être heurtés par ce qu'il écrit ? Il ne me semble pas. Et c'est bien là toute sa liberté d'écriture.
    Alors comment expliquer que la liberté que l'on s'octroie quand on écrit un livre doit, elle, être refusée à ceux qui le lisent ?
    Ou peut-être est-ce lié au fait que critiquer se doit d'être fait sans émotion, froidement, avec une sacro-sainte objectivité ? Mais le critique est-il un être humain capable de mettre à distance ses émotions, de les parquer dans une case cérébrale qui ferme hermétiquement dès que commence le travail de critique ? Peut-on critiquer un tableau, une musique sans aucune émotion ?
    Bien sûr, il y a la jolie phrase de Jean-Paul Bertrand qui essaie d'humaniser son auteur (je vous rappelle que celui-ci a, au préalable, copieusement insulté la blogueuse) : "Mais d'une façon générale l'auteur est un être sensible qui essaye de tout donner à travers sa plume, il se met à chaque fois en danger et se faire éditer c'est chercher implicitement une reconnaissance."
    D'une façon générale l'auteur est un être sensible... Oui mais alors d'une façon très générale, hein ? Faut pas croire ! Y a un ptit coeur qui bat là-dessous. Bon ça encore passe... autant rien dire mais bon... (et allez savoir si Cynthia n'est pas sensible elle aussi !)
    Mais écrire " se faire éditer c'est chercher implicitement une reconnaissance" ! Correction : c'est chercher explicitement une reconnaissance. Et c'est oublier totalement, qu'au bout du chemin on récolte parfois l'inverse ! C'est le jeu ma pov' Lucette ! Soit on s'expose soit pas mais on ne peut pas vouloir le beurre, l'argent du beurre et le cul de la crèmière.
    "Je puis vous assurer que tous, oui tous, sont d'une très grande fragilité par rapport à leur oeuvre. Ce sont des êtres hyper sensibles qui mettent tellement dans leurs écrits une part d'eux-même, une partie de leur vie."
    Ah bon ? Stephen King aussi ?  Mouais... j'ai des doutes mais bon... admettons.

    Pourtant Jean-Paul Bertrand, très loin d'être un novice dans le milieu (il a revendu les Editions du Rocher qu'il dirigeait pour ensuite créer les éditions Alphée) annonçait clairement dans une interview au Journal du Net en juin 2009 : "Nous avons besoin d'eux [les internautes] pour parler de nos livres. Car aujourd'hui notre problème n'est pas la qualité des livres mais la difficulté à les faire connaître. Or Internet permet un nouveau type de bouche-à-oreille très puissant."

    A qui le dites-vous cher Monsieur ;-)


    Quant à la misogynie, c'est un mal ambiant et séculaire ! Ce n'est pas grand chose, juste l'apanage des faiblards. Qui oserait traiter Mike Tyson de "connard" droit dans les yeux ? Très peu d'hommes... très, très peu... ou peut-être une fille !
    Je ne pense pas que dans les affaires qui agitent la blogosphère, il s'agisse plus de misogynie que de couardise. Je ne pense pas non plus que dans l'affaire Jean Claude Derey le sexe de Cynthia ait eu un impact sur sa colère. Juste sur son vocabulaire. S'il s'était agit d'un blogueur, furieux comme il l'était, Jean-Claude Derey aurait certainement été tout aussi créatif (voire même un "ptite bite" aurait-il pu s'égarer ?).

    L'idée étant, avant toute chose, de décrédibiliser le blogueur/la blogueuse. De lui faire comprendre qu'il/elle n'a pas autorité pour donner son avis au vu et su de tous. En somme qu'il/elle est un crétin et qu'il aurait mieux fait de fermer son ordinateur !

    La blogosphère s'est appropriée la littérature entre autres choses. Tout écrivain va désormais devoir s'y faire. Les éditeurs aussi d'ailleurs. Ils ont du mal... "J'attire votre attention sur le fait que le jury du prix RENAUDOT a sélectionné le dernier ouvrage que j'ai publié "LE QUART D'HEURE COLONIAL" dans sa sélection l'année passée. Ce sont eux des critiques littéraires et des spécialistes." lance Jean-Paul Bertrand.
    Ahhh... ce minuscule petit "eux" ! Petits poils à gratter glissés de ci de là sur le net, les blogs dérangent et intriguent. Comment contenir ce "nouveau type de bouche-à-oreille très puissant" ?

    Car derrière ces écrans, il n'y pas que des "pétasses qui gazouillent" (quoique les gazouillis de pétasses en été, au coin d'une terrasse, ne sont pas faits pour déplaire à tout le monde !), il n'y a pas que des écrivains ratés en mal d'éditeurs, il n'y a pas que des mal-baisé(e)s qui en veulent à la terre entière.
    C'est con mais même derrière les écrans, il y a des blogueurs/ses bien dans leur peau qui ne pensent qu'à partager et discuter bouquins. Bouquins aimés ou mal-aimés, ils/elles en discutent, sans imaginer qu'un coquin planqué quelque part va leur tomber dessus à bras raccourcis, mécontent des émotions négatives qu'ils/elles ont émises à la lecture de son bouquin.
    C'est con mais même derrière les écrans, il y a des blogueurs/ses cérébralement bien connecté(e)s qui n'ont aucune amertume envers le monde des écrivains, juste un avis.
    Et ce qui est encore plus con, c'est qu'ils/elles pourraient presque avoir une influence sur les ventes de livres !

    Lire ici  : Do Twitter and Blogs Really Drive Book Sales ?
    Partout se pose la même question, partout la même crainte : les blogs ou autres réseaux ont-ils la capacité d'influer sur les finances de l'Edition ? Ces gens que l'on ne connait pas, que l'on ne maîtrise pas, ces gens qui ne sont "personne" en tant qu'individu mais potentiellement redoutables en tant que masse, peuvent-ils ou pas faire pencher la balance commerciale ?

    Ne plus maîtriser la vox populi quand elle clame haut et fort son rejet, quand les gazouillis de pétasses résonnent plus fort que les doux chants des sirènes médiatiques, enjôleuses et enjôlées...
    Si ça c'est pas con !


    ***

    * peut-être de Samuel Johnson mais pas sûr du tout ; en même temps, on ne prête qu'aux riches ;-)

    Il n'y a point de génie sans un grain de folie

    mercredi 21 avril 2010

    "Le génie et la folie" de Philippe Brenot paru en 1997 est un bon bouquin !
    Sauf que j'allais vous dire (et même axer ce post là-dessus) que bizarrement l'auteur, psychiatre de son état, n'avait abordé que des génies issus de la littérature, la musique et la peinture. Quid des génies scientifiques ?
    Sauf que... et ça c'est énorme (!) en prenant le bouquin avec moi pour m'installer devant cet ordinateur que m'aperçois-je ??? Qu'en dessous de la photo, il y a un sous-titre : En peinture, musique et littérature.
    Donc... Il fallait lire "Le génie et la folie - En peinture, musique et littérature." !
    Et moi qui ai cherché Einstein, Newton, Descartes partout dans le bouquin !

    Donc pour résumer : j'ai appris qu'étrangement on ne trouve que très peu de dingues dans la musique, peu également dans la peinture et une palanquée de fous sévères en littérature. C'est même la catégorie reine ! Ils se regroupent tous dans le même art ! Ce qui d'ailleurs me fait dire que tous ceux qui ont échoué à devenir de prodigieux écrivains n'ont rien à regretter et  surtout que la raison à leur échec est désormais lumineuse : ils étaient lamentablement mauvais normaux !

    On trouve donc en littérature un paquet de névrosés :
    Nietzsche souffre de fragilité maladive et d'hyperémotivité qu'il surcompense avec "la volonté de puissance et l'exaltation des instincts" : ou comment être un surhomme quand on se sent un soushomme.
    Dostoïevski dépasse sa névrose de culpabilité en mettant en scène la soumission, la haine, la vengeance et le pardon : ou comment se réparer.
    Flaubert s'évade en littérature afin de supporter sa névrose de caractère et son retrait du monde : ou comment voyager sans bouger de chez soi.
    Marcel Proust atteint de névrose phobique et de troubles obsessionnels ressemblait ni plus ni moins à un infirme, passant de longues périodes confiné dans sa tanière tapissée de liège et gouvernant tout de son lit.
    Franz Kafka atteint de dysmorphophobie craignait  de devenir difforme, chauve, et de présenter une déviation de la colonne vertébrale (mais où pouvait-il aller chercher cela ? Quelle imagination ce Franz !). Pour déjouer son futur (et terrifiant) destin morphologique, Franz Kafka s'oblige à des bains d'eau glacée ou des contraintes corporelles...
    Pour ceux qui ont lu Kafka ou entendu parler de "La métamorphose" (1912), cette dysmorphophobie éclaireront les lecteurs qui ont trouvé cette nouvelle bien énigmatique : Grégoire Samsa, simple représentant de commerce s'est éveillé un beau matin "transformé en une véritable vermine". C'est à dire que Samsa est devenu un insecte humain.
    Un insecte a-t-il une colonne vertébrale ? A-t-il des cheveux ? Il ne me semble pas...
    Jean-Jacques Rousseau a, lui, confessé ouvertement son amour de... la fessée !
    "J'avais trouvé dans la douleur, dans la honte même, un mélange de sensualité, qui m'avait laissé plus de plaisir que de crainte de l'éprouver derechef de la même main".
    Et Jean-Jacques ne s'en tient pas au seul plaisir du masochisme, il le cumule avec celui de l'exhibitionnisme : "J'allais chercher des allées sombres, des réduits cachés où je puisse m'exposer de loin aux personnes du sexe, dans l'état où j'aurais voulu être près d'elles [...] Le sot plaisir que j'avais à l'étaler à leurs yeux ne peut se décrire."
    Je vous rappelle que Jean-Jacques Rousseau est particulièrement célèbre pour ses travaux sur l'Éducation...
    Ce cher Lewis Carroll passera, lui, le plus clair de son temps à séduire des enfants sans, semble-t'il, n'en toucher aucun autrement qu'avec son appareil photo.
    François Villon, délinquant notoire, prend la fuite après un homicide. Malgré une lettre de rémission en 1456, il remet ça et commet à nouveau un vol avec effraction ! Il entre dans la bande des Coquillards (dont le nom signifie escrocs et faussaires) et passe plusieurs années en errance, ne vivant que de larcins. Sa vie compte moult arrestations, incarcérations, condamnations mais à tout voleur, tout honneur : des tas de collèges et de lycées portent son nom !
    Byron donne dans l'inceste. Il couche avec sa demi-soeur et lui fait un mioche. En dehors de cela, il cumule les dettes, l'ivresse et l'agressivité.
    Beaudelaire est un mégalomaniaque au narcissisme blessé.
    Gérard de Nerval est maniaco-dépressif et sa folie aura raison de son génie. Il entendait les voix d'Adam (celle là est plutôt balèze), de Moïse et de Josué. Il s'enfonce dans la maladie et son délire s'enrichit : il descendait de Folobelle de Nerva dont tous les descendants mâles portaient comme lui le tétragramme de Salomon sur la poitrine.
    Antonin Arthaud souffrait également de dissociation schizophrénique et passa 8 années dans un asile.
    Guy de Maupassant n'échappera pas à la schizophrénie. Evolution neurologique de la syphilis ou hérédité familiale, le fait est que notre Guy se sent envahi : "Or un soir, j'ai entendu mon parquet craqué derrière moi [sûr, sûr, sûr que je n'étais pas seul dans ma chambre. [...] Je commence à voir des images folles, des monstres, des cadavres hideux..." (La Lettre d'un fou - 1885)
    Rimbaud dont on a beaucoup parlé ces temps-ci (InColdBlog affiche de belles photos) a été plus malin... Lui s'est senti sombrer. Il a tout arrêté, tout quitté et s'est enfui, loin de sa folie.

    Chez nos amis philosophes on notera le très halluciné et délirant Socrate ainsi que le paranoïaque Auguste Comte qui se proclamait "Grand-Prêtre de la religion de l'Humanité".
    Arthur Schopenhauer se croyait victime d'un complot destiné à étouffer son oeuvre... et se comparait sans complexe à Jésus. Mais ce délire des grandeurs va se durcir et la paranoïa confortablement s'installer : il se met à rédiger ses notes en latin, grec, sanscrit pour éviter toute indiscrétion.
    Camus était un mélancolique et Cocteau, un dépressif. Hemingway un maniaco-dépressif ainsi que Virginia Woolf, tout comme Schiller et Goethe.

    Wilhem Reich, très grand psychiatre et psychanalyste, passionné de philosophie, s'identifiait au... Christ ! (On vous a prévenu... la psychanalyse c'est dan-ge-reux !).

    De même, question sexe, les écrivains géniaux sont à la peine !
    Mis à part des Simenon aux 10 000 femmes ou des Victor Hugo, l'écrivain ne brille pas par ses prouesses d'amant ! Et Marguerite Duras confirme : "Beaucoup d'intellectuels sont des amants maladroits, timides et effrayés, distraits... J'ai remarqué que les écrivains qui font superbement l'amour sont beaucoup moins de grands écrivains que ceux qui le font moins bien et dans la peur." Et TOC !
    Ce qui peut également grandement valoriser les écrivains ratés... Ils peuvent remercier Marguerite qui leur a donné quelques lettres de noblesse, peut-être pas celles qu'ils espéraient mais bon... C'est tout de même ça de pris.

    Beaucoup de génies furent célibataires et nombre de créateurs littéraires furent homosexuels (clairement définis ou cachés) ; ceci pour résister à la tentation interdite, la plus grande, la plus massive de toutes : coucher avec maman ! Philippe Brenot, l'auteur, le dit mieux que moi certes "cette fréquente homosexualité masculine peut se comprendre dans le rapport oedipien à cette mère jocastienne qui focalise toute l'énergie pulsionelle sur sa relation exclusive." Il n'empêche que dans la liste des auteurs qui auraient bien fricoté avec leur mère si l'inceste était moralement possible, nous retrouvons des "fils à maman" avérés et d'autres moins : Proust, Genet, Jouhandeau, Verlaine, Roussel, Wilde, Montaigne, Montherland, Cocteau, Rimbaud, Loti, Gide, Andersen...
    Et dans l'autre camps, celui des femmes écrivaines qui auraient bien été sous la couette avec papa, mais parce que "c'est-carrément-pas-possible", ont vécu peu ou prou une relation homosexuelle, nous avons : George Sand, Colette, Virginia Woolf...

    Si vous désirez entrer plus en profondeur dans la vie des écrivains, des peintres et des musiciens qui font partis du cercle des barrés, barjos, cintrés, timbrés, ou peut-être tout simplement du cercle des êtres extraordinaires, je vous conseille ce bouquin qui se lit facilement et agréablement.
    Si vous êtes atrocement ordinaire, n'espérez plus devenir génial mais ce bouquin pourra néanmoins (lot de consolation) vous montrer à quel point la vie d'un génie n'est pas une vie facile et ça fait du bien !
     

    2009 ·Cogito Rebello by TNB