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la secte des chrétiens

mercredi 8 septembre 2010

J'aurais beaucoup aimé m'entretenir avec Celse, philosophe païen du II ème siècle, apparemment résident de Rome.
Sur l'auteur Louis Rougier, beaucoup a été dit (cf la thèse de Pascal Engel). Il reste cependant de cet auteur des phrases pour le moins étranges, disséminées le long de son livre : Celse contre les chrétiens (1926) ; étranges parce qu'elles dévoilent clairement l'anti-chrétienté de Louis Rougier.
Je n'oublie pas que Louis Rougier a écrit ces pages en 1924 ; il ne parle d'ailleurs pas de "russes" mais de "bolchéviques", et non pas de "la 1ère guerre mondiale" mais de "la guerre mondiale".

Mise à part ces quelques remarques dont j'aurais bien aimé faire part à Louis Rougier (mais tout comme Celse, on ne peut pas être et avoir été, et cela m'apprendra à vouloir converser avec des hommes nés il y a 1900 ans pour l'un et 111 ans pour l'autre !) ce livre donne à réfléchir sur la transformation tout à fait exceptionnelle qui s'est appliquée à une religion vieille de 2000 ans et rassemblant quelques 2 milliards d'individus.
Car rien dans le christianisme du commencement, le christianisme en tant que secte, rien ne ressemble aux discours chrétiens actuellement en cours (exception faites des courants liés au protestantisme) et c'est presqu'un acte de foi pour un chrétien que de lire Celse afin d'éprouver la puissance de sa croyance. Cioran l'avait bien compris lorsqu'il déclarait : "Un chrétien qui n'a pas lu Celse est un chrétien qui n'a pas fait ses preuves."

En effet, que doit penser le croyant quand il découvre que le discours qu'il entend ou a entendu, dans lequel il a appris à se reconnaître, dans lequel sa foi s'est construite, auquel il a adhéré parfois émerveillé, que doit-il dire quand il découvre que ce discours n'a pas l'ancienneté qu'il lui octroie, que ce discours a été façonné et donc transformé au cours du temps dans le seul but de lui plaire ? Que tout ce qui pouvait heurter ou éloigner les futurs convertis a été purement et simplement supprimé après quelques années de test in vivo ? Que ce discours s'est tout simplement modelé sur les attentes de ses adhérents ? Trop brutal ? On retire. Trop abscons ? On retire. Trop contraignant ? On retire. Trop banal ? On retire. Trop dangereux ? On retire.
Finalement, le chrétien (et par extension tous les croyants) trouve à sa portée un discours fait sur-mesure, où il lui est interdit de réfléchir (car "Dieu est tout" alors pourquoi chercher d'autres réponses ?) et s'il réfléchit, qu'il ne s'inquiète pas, les dogmes chrétiens ont eu tout loisir, grâce aux très nombreuses critiques, de concocter la réponse qu'il convient.
Dès lors la pensée est mise sous tutelle... Et ce n'est pas Cioran qui me contredira : "Le monothéisme judéo-chrétien est le stalinisme de l'Antiquité." (E. M. Cioran / Carnets 1957-1972)

Ces fameux critiques, les premiers, sont avant tout des philosophes. Des philosophes païens (polythéistes) qui voient naître non pas le monothéisme, ça ils le connaissent déjà avec le peuple juif, mais un homme fait Dieu, seul et unique. Justement, la critique du christianisme va porter là-dessus ainsi que sur le prosélytisme. Car si la vénération d'un homme-Dieu est très difficile à digérer,  l'exclusion de tous les autres Dieux leur est totalement insupportable.
Ils vont soulever les incohérences que recèle le christianisme et c'est grâce, en partie, à leur pertinence que les "dignitaires" du christianisme vont dare-dare faire le ménage dans les dogmes chrétiens.
Pas bêtes, ils comprennent très vite que les philosophes sont érudits et que leurs reproches ou leurs questions sont très embarrassants. Ces derniers ont lu les Évangiles, des tas d'Évangiles, pas uniquement ceux que l'Église estimera dignes de parler de Jésus, ils savent quasiment tout de cette religion naissante, ils sont donc à même de tacler avec adresse et une grande acuité les failles qui s'y nichent.
Pas bête non plus, quand l'Église chrétienne sera dominante, les ecclésiastes feront un sacré grand ménage afin de ne laisser aucune trace derrière eux de leurs égarements des premiers temps. Et quand l'Église nettoie, elle affectionne particulièrement l'autodafé... même si, visiblement, le livre de Celse passera inaperçu lors de sa diffusion contrairement aux écrits de Porphyre (autre philosophe dont les écrits anti-chrétiens ont été percutants)   : " Les écrivains chrétiens de la fin second siècle et du commencement du troisième n'en parlent jamais. Lorsque Constantin, au lendemain du Concile de Nicée, en 325; puis, un siècle plus tard, en 449, les empereurs chrétiens, Théodose II et Valentinien III, prescrivirent la destruction de " tout écrit susceptible d'exciter la colère divine et de blesser les âmes ", le livre de Celse ne fut pas mentionné à coté des ouvrages de Porphyre et d'Arius. On en peut conjecturer que l'original depuis longtemps s'en était perdu." (Louis Rougier)

Sauf que...
Les écrits de Celse sont arrivés jusqu'à nous par la réfutation qu'en a fait Origène 70 ans plus tard. Origène le père de l'Église et non pas le païen.
Celse n'étant plus de ce monde pour y répondre, il s'agissait surtout pour Origène de réfuter les réflexions très pertinentes de Celse avant que certaines brebis ne quittent le troupeau ou mieux, posent les mêmes questions. Origène sera considéré comme un philosophe chrétien ce qui revient à dire un chrétien car la philosophie dans la chrétienté, débarrassé de tout apport hellène, sera ni plus ni moins de la théologie.
Il n'en demeure pas moins croustillant que ce chrétien sans le savoir a permis à Celse de survivre pour l'éternité puisqu'en le réfutant il a copieusement retranscrit mot à mot les arguments de Celse.
Il est à souligner que les réfutations de Celse et de Porphyre ont donné du fil à retordre aux élites chrétiennes. Pour répondre aux objections qui ne manquaient pas mais aussi et surtout aux futures objections à venir, ils élaborèrent tout un système d'apologétique. Ce système consistait en une démonstration divine, attachée aux prophéties et aux miracles pour contrer la démonstration hellénique par la dialectique.
La foi contre la raison ou comment la foi arrange toujours au mieux ce que la connaissance dérange.

(Pour info, le site biblique Ebior (site chrétien francophone) tente de réfuter les arguments de Porphyre  - réfutations qui selon moi sont très médiocres car elles s'appuient sur la foi et non sur une réflexion rationnelle soutenant donc ce que je viens d'évoquer juste au-dessus : la pensée sous tutelle ne peut permettre de démonstration intéressante.)

Bref, mieux que quiconque, Celse est le témoin privilégié du christianisme primitif.
Il les observe, les étudie, les suit pas à pas dans leur pérégrinations dogmatiques, il s'en méfie.
Parce qu'au temps de Celse, les chrétiens sont une secte. Une religion à mystères comme il en existe tant d'autres. Leur différence ? C'est une secte qui refuse de se lier au monde des romains, qui refuse de se soumettre aux lois civiles, qui refuse les conventions sociales. Et ça, ça ne passe pas.
Les juifs ont obtenu, en devenant une religion nationale et dus à leur état de "nation", des droits très spéciaux, les autorisant à rester à l'écart du monde romain.
Cela agace Celse car leur croyances sont pour le moins farfelues.
Cependant, les juifs n'étant pas prosélytes (là-dessus Celse se trompe - voir l'essai de Shlomo Sand "Comment le peuple juif fut inventé"), il ne craint pas pour la civilisation romaine. Il en va tout autrement avec cette secte d'hommes et de femmes appelés "chrétiens" qui s'octroient les mêmes droits que ceux des juifs tout en menant une politique de conversion très soutenue, allant sans vergogne jusqu'à souhaiter l'effondrement de l'Empire romain.
C'en est trop. Celse sent le danger pointer son nez et tente d'ouvrir par la voie du dialogue, une discussion qui amènerait ces chrétiens à revoir leur position vis à vis de l'Empire, position qui d'après Celse n'est pas comme ils le prétendent, incompatible avec les romains.
"Pour Celse, il ne fait pas de doute que les mœurs des Chrétiens ne soient généralement honnêtes et il déclare expressément qu'il ne manque pas, parmi eux, d'esprits ingénieux à défendre leur doctrine: c'est même à ces derniers, les Apologistes, que son livre s'adresse, car " s'ils sont honnêtes, sincères et éclairés, ils entendront le langage de la raison et de la vérité "

Quand Celse ouvre la conversation, il attend un dialogue : " D'aucuns d'entre eux ne veulent ni donner, ni écouter les raisons de ce qu'ils ont adopté. Ils disent communément : "N'examinez point, croyez seulement, votre foi vous sauvera"; et encore : " La sagesse de cette vie est un mal, et la folie un bien." S'ils consentent à me répondre, non que j'ignore ce qu'ils disent, car je suis là-dessus pleinement renseigné, mais comme à un homme qui ne leur veut pas particulièrement de mal, tout ira bien. Mais s'ils refusent et se dérobent derrière leur formule habituelle : N'examinez point, etc..., il faut au moins qu'ils m'apprennent quelles sont au fond ces belles doctrines qu'ils apportent au monde, et d'où ils les ont tirées."
Il ne se passera rien et ce pauvre Celse n'apprendra pas grand-chose de plus. Ce n'est qu'une fois mort et enterré qu'Origène lui répondra. Il y a des rendez-vous de l'Histoire que ne se font pas !

Qu'apprend t-on à la lecture de Celse ?

Qu'au II ème siècle, la "virginité" de Marie est largement discutée. Non seulement il est établi que Jésus avait des frères aînés mais surtout que ni Joseph, ni Dieu ne seraient son père.
Du temps de Celse, les Évangiles sont très, très nombreux. Le canon des écritures chrétiennes n'est pas encore fixé et quand il le sera,  il n'en conservera que quatre.
Louis Rougier suppose que Celse avait sous les yeux l'évangile de Pierre dans son intégralité (on n'en possède plus qu’un fragment important retrouvé en 1884 à Akhmim en Égypte), l'évangile des hébreux et celui des Ebionites (dont il ne reste pas grand-chose), ainsi que les Actes de Pilate ou appelés aussi Évangile de Nicodème.
Par exemple, dans les évangiles canoniques, la généalogie de Jésus ne diverge pas énormément selon Matthieu ou selon Luc : toutes deux passent par Joseph. L'une fait remonter la filiation de Jésus à Abraham l'autre à Adam. C'est la généalogie officielle, la seule que les chrétiens d'aujourd'hui sont censés apprendre.
En 178, date des écrits de Celse, ce dernier n'en connait qu'une : celle de Marie.
Et il n'est pas le seul, car Saint Justin ("Première Apologie des Chrétiens") trente ans avant Celse, ne connait lui aussi qu'une seule version, celle-ci : une Marie qui loin d'être vierge, a trompé son mari, un charpentier avec un soldat romain du nom de Julius Panthera. Mise enceinte, elle fut contrainte de fuir.
Cette histoire a copieusement dérouté les chrétiens. Certains passages du Talmud mentionnent sous diverses histoires "Yeshu'a ben Panthera" (Jésus, fils de Panthéra) en parlant de ce même Jésus que nous appelons "de Nazareth". Mais la réplique chrétienne est la suivante : les juifs n'aimant pas beaucoup Jésus, il est normal qu'ils l'affilient - eux aussi, car ils sont loin d'être les seuls - de cette façon.

Voltaire lui-même, raillant avec une belle ironie les pères de l'Église,  feint de poser le problème de "la bâtardise"de Jésus, pour déclarer (faussement) rasséréné : "Comme ces surnoms ne se trouvent point dans les deux généalogies différentes de Jésus, écrites l'une par saint Matthieu, l'autre par saint Luc, l'Église s'en est tenue au conseil de saint Paul de ne point s'attacher à des fables et à des généalogies sans fin, qui produisent plutôt des doutes que l'édification de Dieu, qui est dans la foi." (Œuvres complètes - Tome 27)
 Voltaire brocarde avec finesse ce dogme que critiquait déjà Celse : par la foi et avec la foi, le doute n'est pas permis.

D'ailleurs de Celse, Voltaire ajoute : " On ne doutera pas que ce ne soit là le blasphème de l'Évangile de vérité [...] Cet écrit pernicieux, quoique réfuté par Origène, fit cependant une telle impression..." (Œuvres complètes - Volume 31)

Tout ceci n'est évidemment que moquerie, puisque Voltaire a emprunté le même chemin que celui de Celse en tentant d'extirper puis d'exposer les paradoxes et les incohérences du christianisme primitif. Il signera cette traduction de "L'évangile de Nicodème", sous le pseudonyme Abbé B**** (pour décrypter un peu mieux le travail de Voltaire sur ce texte apocryphe, l'étude de Rémi Gounelle).

Mais revenons à Celse ; des réfutations, il en a pleins sa besace : il ne cesse de répéter que Jésus a été totalement lâché par les siens lors de son arrestation et que cet abandon n'est pas le signe d'un Dieu incarné.

Il est vrai que les arguments de Celse peuvent porter : Un Dieu issu d'un adultère, lâché par les personnes les plus proches de lui... histoire difficile à vendre car un Dieu qui ne peut même pas séduire son entourage n'est pas Dieu pour longtemps. Sachant que pour les philosophes hellènes un Dieu ne peut s'incarner dans un être humain, imaginez alors : un être humain s'entourant d'une dizaines de bougres qui ne croient même pas à ce qu'il raconte ! Et mieux, si peu certains des pouvoirs divins de leur maître, qu'ils fuient à grandes enjambées dès qu'une garnison romaine pointe son nez !
Et Celse de poser la question : quel est ce Dieu qui n'est pas capable de protéger les siens ?

Celse ne manque pas, non plus, de relever une contradiction : le Dieu de l'Ancien Testament et celui du Nouveau, tient des discours contradictoires. "Le Dieu de Juifs leur commande, par Moïse, de rechercher les richesses et la puissance, de se multiplier de façon à remplir la terre, de massacrer leurs ennemis..." de son côté Jésus, formule des préceptes totalement opposés : le riche n'aura pas d'accès auprès de son Père, ni celui qui ambitionne la puissance. Et Celse de demander : "Est-ce que le Père quand il a envoyé son fils, a oublié ce qu'il avait dit en tête à tête à Moïse ?"

Sur les miracles, ceux-ci n'impressionnent guère Celse comme ils n'impressionnèrent aucun païen. C'était monnaie courante. Un miracle, pour les Anciens, était un fait extraordinaire mais pas contre-nature. Sous Marc-Aurèle, Apulée passe pour un puissant thaumaturge aux yeux des païens et d'un Antéchrist pour les chrétiens. Une liste de guérisons opérées par Esculape, dans un temple et devant une très nombreuse assemblée, a été retrouvée : guérisons d'aveugles, d'un pleurétique, d'un phtisique.
Simon le Magicien avait même ressuscité un mort et aussi incroyable que cela nous paraisse, même cette prouesse entrait dans la thaumaturgie courante !
Alors comment Celse aurait-il pu être autrement surpris des miracles imputés à Jésus ?
Quand Saint Justin écrit : " Jésus avait essayé à force de prodiges de réveiller l'attention de ses contemporains, mais ceux-ci attribuèrent à la magie les miracles qu'ils lui voyaient opérer."  On peut en effet croire Celse quand il essaie de démontrer que les miracles de Jésus n'avaient rien de plus impressionnants que ceux auxquels les romains étaient habitués.

Sur la complaisance à l'égard des pêcheurs et des "simples d'esprit" Celse ne pouvait que tiquer. Ce n'est ni plus ni moins qu'un insoutenable bouleversement de l'échelle des valeurs de la civilisation antique comme le souligne Louis Rougier. Alors que pour les Anciens le péché est une erreur de jugement, une erreur à corriger, elle est chez les chrétien une évidence impossible à éviter car nous sommes soumis à la tare originelle. Ne pas pécher c'est se rebeller contre la condition humaine. C'est un péché d'orgueil. Faillir étant admis comme constitutionnel de la condition humaine, le repentir deviendra une vertu.Dans cette logique, le repentir devient une valeur supérieure à la probité.
" Écoutons maintenant quelle engeance les Chrétiens invitent à leurs mystères : Quiconque est un pécheur, quiconque est sans intelligence, quiconque est faible d'esprit,en un mot, quiconque est misérable, qu'il approche, le Royaume de Dieu lui appartient.[...] Répondrez-vous que Dieu a été envoyé pour les pécheurs. Pourquoi n'a-t-il pas été envoyé aussi pour ceux qui ne pèchent point ? Quel mal y a-t-il à être exempt de péché ? Que l'injuste, dites-vous, s'humilie dans le sentiment de sa misère, et Dieu l'accueillera. Mais quoi ! si le juste, confiant dans sa vertu, lève les yeux vers Dieu, sera-t-il rejeté ? Les magistrats consciencieux ne tolèrent pas que les accusés se répandent en lamentations, de peur d'être entraînés à sacrifier la justice à la pitié. Dieu, dans ses jugements, serait moins accessible à la justice qu'à la flatterie ? Ils disent bien, et avec justesse, que nul mortel n'est sans péché. Où est, en effet, l'homme parfaitement juste et irréprochable ? Tous les hommes sont par nature enclins au mal. Il fallait donc appeler indistinctement tous les hommes, puisque tous sont pécheurs. Pourquoi cette prime accordée aux pécheurs ? Sans doute, ils attribuent ce choix à Dieu dans l'espoir d'attirer plus aisément la clientèle des méchants et parce qu'ils ne peuvent pas gagner les autres qui ne se laissent pas prendreVoici de leurs maximes: " Loin d'ici, tout homme qui possède quelque culture, quelque sagesse ou quelque jugement; ce sont de mauvaises recommandations à nos yeux: mais quelqu'un est-il ignorant, borné, inculte et simple d'esprit, qu'il vienne à nous hardiment ! "

Ce que ne dit pas Celse, c'est que dans cette société antique, ces pécheurs, ces manants n'avaient pas une place envieuse. Cette facilité à les enrôler était le fruit d'une société pour qui les pauvres n'avaient aucune espérance. C'est bien sur le terreau de la pauvreté et de l'indigence que les prosélytes de toutes obédiences viennent prêcher... Et c'est exactement ainsi que cela se passe de nos jours, en 2010...
(Pour risquer un autre rapprochement,  le XIII è siècle a vu naître les Dominicains : domini canes signifiant Les Chiens du Seigneur. Cette "garde rapprochée" fera parler d'elle lors de l'Inquisition. Chiens du Seigneur, Fous de Dieu... sept siècles d'écart.)


Et même au II ème siècle (ou devrais-je dire surtout au II ème siècle), les philosophes savent manier l'analogie avec drôlerie:
"Que font les coureurs de foire, les bateleurs ? S'adressent-ils aux hommes sensés pour débiter leurs boniments ? Non, mais aperçoivent-ils quelque part un groupe d'enfants, de portefaix ou de gens grossiers, c'est là qu'ils plantent leurs tréteaux, étalent leur industrie et se font admirer."

Là où il a raison c'est qu'il est évident que les gens sans espoir et limités intellectuellement sont plus faciles à enjôler.

On apprend par Celse que le christianisme primitif, en droite ligne de la religion juive, interdit l'idolâtrie.
Vous avez-bien lu ! Statut de Jésus crucifié, statut de la vierge Marie, statue de tous les petits saints et saintes, etc... tout cela n'aurait jamais été possible dans les premiers siècles du christianisme ! A cette époque, prier devant une statue est formellement banni, c'est associé à l'idolâtrie païenne.
"Leurs critiques à l'adresse de l'idolâtrie, consistant à dire que les statues ouvrées par des hommes souvent méprisables ne sont pas des dieux, ont été maintes fois ressassées.[...] Passant de la défensive à l'attaque, les Apologistes stigmatisent les mœurs du paganisme, clament contre l'immoralité de ses fables, taxent d'idolâtre et de satanique le culte polythéiste."
Pauvre Celse, s'il avait su...
Évidemment, les hommes sont tous les mêmes, qu'ils soient païens ou chrétiens et un Dieu qui n'entre pas dans l'intimité du foyer n'est pas un Dieu facile d'accès. L'église se rendra vite compte, qu'à l'instar des païens, il est nécessaire d'établir des "marches d'accès" à la divinité ; des personnages placés à mi-chemin, moins inaccessibles, plus familiers et c'est ainsi que les saints et les martyrs viendront peupler les maison chrétiennes sous la forme de petites statues ou tableaux avec... une petite prière et quelques cierges à leurs égards. Idolâtrie ? Vous avez dit idolâtrie ?

Celse nous apprend qu'il n'y a pas une religion chrétienne ou une secte chrétienne mais une multitude de sectes se revendiquant du christ. Seule la plus orthodoxe d'entre elles survivra... La seule que nous (gens de la plèbe) connaissions en fait.
"Cet esprit de faction est encore tel aujourd'hui chez les Chrétiens que, si tous les hommes voulaient se faire Chrétiens, ceux-ci ne le toléreraient pas." "A l'origine, quand ils n'étaient qu'un petit nombre, ils étaient tous animés des mêmes sentiments; depuis qu'ils sont devenus multitude, ils se sont divisés en sectes dont chacune prétend faire bande à part [...] n'ayant plus de commun, pour ainsi dire, que le nom, si tant est qu'ils l'aient encore. C'est la seule chose qu'ils aient eu honte d'abandonner; car, pour le reste, les uns professent une chose, les autres une autre."
"Je connais pareillement bien d'autres divisions et d'autres sectes parmi eux : les Sibyllistes, les Simoniens et, parmi ceux-ci, les Héléniens du nom d'Hélène ou d'Hélénos leur maître; les Marcelliniens, de Marcellina; les Carpocratiens, issus, ceux-ci de Salomé, ceux-là de Marianne, d'autres de Marthe ; les Marcionites relevant de Marcion ; d'autres encore qui imaginent, ceux-ci tel maître ou tel démon, ceux-là tel autre, et, se plongeant dans d'épaisses ténèbres, s'y livrent à des désordres pires encore et plus outrageants pour la morale publique que ceux, en Égypte, des compagnons du thiase d'Antinous. Ils se chargent à l'envi les uns des autres de toutes les injures qui leur passent par la tête, rebelles à la moindre concession pour le bien de la paix, mais animés mutuellement d'une haine mortelle. Cependant, ces hommes dressés les uns contre les autres, qui, dans leurs querelles, échangent les plus indignes outrages, ont tous à la bouche le même mot: Le monde est crucifié pour moi et je le suis pour le monde..."

Sur la résurrection de Jésus, pas sûr qu'à l'époque elle ait été définie dans les mêmes termes qu'aujourd'hui, avec autant d'éclat : "pour ce qui est de Jésus, ils prétendent qu'après sa mort il est apparu à ses compagnons en personne; en personne, entendez son ombre [et veulent par là qu'on le reconnaisse pour Dieu. De telles apparitions posthumes sont pourtant monnaie courante.]" "En rendant un culte à leur supplicié, les Chrétiens en tout cas ne font rien de plus que les Gètes avec Zamolxis, les Ciliciens avec Mopse, les Acharnaniens avec Amphiloque, les Thébains avec Amphiaraos, les Lébadiens avec Trophonios."

Sur le rachat des péchés, la mondialisation a fait son travail. Désormais et depuis des lustres, Jésus est venu sur Terre racheter les péchés des hommes. De tous les hommes. Mais il n'en a pas toujours été ainsi. Pas aux yeux des peuples qui vivaient à son contact. "Accordons si l'on veut qu'il l'ait été [choisi par Dieu]  pour un plus grand objet, pour racheter quelque péché des Juifs, coupables de corrompre la religion ou de tout autre forfait de ce genre, comme les Chrétiens le laissent entendre"
Évidemment, ne racheter que les péchés des juifs ne risquait pas d'assurer à la stature de ce fils de Dieu une aura planétaire... En élargissant le champs des possibilités, on obtient un rendement supérieur.

Celse ose même accuser Jésus de pilleur de maximes : " De même, cette sentence de Jésus contre les riches :
" Il est plus facile a un chameau de passer par le pertuis d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu ", est manifestement tirée de ce passage de Platon, dont Jésus a altéré les termes: " Il est impossible d'être à la fois extrêmement riche et extrêmement vertueux."
Non, attendez Celse ! Vous déconnez ? Jésus a piqué des trucs bien sentis aux philosophes ?
Bon en même temps, ils le lui ont bien rendu, non ?

Je pourrais en faire des lignes et des lignes mais le mieux n'est-il pas que vous puissiez vous forger votre propre opinion ? Le livre de Louis Rougier n'est plus édité et on ne le trouve qu'en vente d'occasion. Mais peut-être aurez-vous comme moi la chance d'en obtenir un. Si tel n'est pas le cas, ce discours est disponible sur le net : Celse et le discours vrai

Et pour clore avec Celse, très vieille âme de presque 2000 ans, je vous laisse savourer cette tirade où l'humour, pour le moins croustillant, est on ne peut plus moderne et digne des plus grands humoristes :

"Partout, ils [les chrétiens] mêlent l'arbre de la vie et la résurrection de la chair par le bois, probablement parce que leur maître a été mis en croix et qu'il était charpentier de profession.
S'il eût été précipité du haut d'un rocher ou jeté dans un abîme, ou pendu avec une corde, ou s'il eût été de son état cordonnier, tailleur de pierres ou serrurier, on ne manquerait pas de mettre au-dessus des cieux le rocher de la vie, ou le gouffre de la résurrection, ou la corde de l'immortalité, la pierre de la béatitude, le fer de la charité ou le cuir de la sainteté."


***

7 commentaires à lire:

canthilde a dit…

C'est passionnant ! Le discours des chrétiens a changé quand ils sont passés de secte minoritaire à institution détenant tout le pouvoir. Et de nos jours, certains croient encore à la sainte vierge...

samedi, 18 décembre, 2010
Bon sens ne saurait mentir a dit…

@canthilde : pouvoir, pouvoir... personne ne te résiste ;)

dimanche, 26 décembre, 2010
Yann92 a dit…

Cher sœur,
Crois-tu vraiment que c’est par une sorte de Providence à l’envers que le chrétiens n’ont pas brulé l’ouvrage de Celse ? Tu connais pourtant assez les chrétiens des premiers temps : ils ne devaient pas s’intéresser beaucoup à Celse et à son approche sociologique du christianisme ; pour eux les enjeux étaient dans les problèmes dogmatiques. Celse voyait ça de l’extérieur, sa critique ne pouvait tout simplement pas atteindre les chrétiens.
Quant à l’affirmation « Un chrétien qui n'a pas lu Celse est un chrétien qui n'a pas fait ses preuves. » ça ne vaut pas pour ceux qui connaissent l’histoire de l’Église puisque les propos que tu rapportes corroborent parfaitement la version la plus officiellement tamponnées par Rome. Ça peut par contre sans doute ébranler la foi d’un chrétien qui n’y connait rien. Mais ce n’est pas bien de faire le malin à essayer d’ébranler la foi des incultes.
Dernier point : entrons un instant sur le terrain sociologique qui est celui de Celse. Les chrétiens étaient principalement des gueux, des esclaves des ratés et tarés de toute sorte. Soit. Ceci ne contredit pas franchement l’histoire officielle. Alors imagine la chose. Imagine de nos jours une secte qui recrute chez les SDF, les putes, les drogués etc. Et imagine maintenant que cette bande de ratés convertissent à leur secte les cadres, les ingénieurs, les policiers qui tentent de les arrêter, des juges, des scientifiques, des prix Nobels, jusqu’à ce que pour ainsi dire tout le pays soit converti. Sociologiquement parlant c’est en gros ce qui s’est passé. « Le christianisme a été prêché par des ignorants et cru par des savants, ce en quoi il ne ressemble à rien de connu » écrivait Maistre.

samedi, 11 août, 2012
Yann92 a dit…

[Chère sœur]

samedi, 11 août, 2012
Bon sens ne saurait mentir a dit…

@Yann92 : Je me confonds en plates excuses pour le retard sur la réponse !
Mea Maxima Culpa.
Ceci dit je suis entièrement d'accord sur la seconde partie de votre commentaire. Pas sur la première. Si Origène s'attaque à Celse alors que celui-ci est mort depuis des lustres, c'est bien parce que ce livre et les effets qu'il pourrait avoir, inquiétaient les autorités ecclésiastiques. Il semblait indispensable de réfuter Celse. On ne réfute pas quelqu'un qui n'a aucune influence.
La foi des incultes, c'est justement le fond de commerce de la chrétienté ;-) Et ce n'est pas l'Inquisition qui viendra me démentir. Aux simples d'esprits...

vendredi, 16 novembre, 2012
Yann92 a dit…

Merci d'avoir pris la peine de répondre.
Pour ce que j'ai lu sur l'histoire de l'Eglise primitive, je pense tout de même avoir raison sur le fond quant à ce qu'étaient les préoccupations des chrétiens : les vraies luttes à l'époque étaient sur le dogme, mais j'avoue que mon argument à ce sujet ne résiste pas au tien. Soit. J'aurais du me renseigner un peu plus.
Au passage, comme j'ai lu quelques pages pour vérifier ce que tu écris, je comprends tout à coup que ce livre de Celse dont tu parles est en fait le livre d'Origène dont Louis Rougier a précisément enlevé les critiques d'Origène pour ne garder que les citations de Celse. Je lis en effet sur Wikipedia (article "Celse")que "Le texte original est perdu mais la majeure partie nous est parvenue par les extraits étendus cités par son grand contradicteur Origène". Cette pratique qui consiste à prendre des extraits réfutés pour en supprimer la réfutation me semble condamnable : c'est un manque de considération pour le lecteur de procéder ainsi ! Non ?

lundi, 14 janvier, 2013
Bon sens ne saurait mentir a dit…

Yann92 : bon je viens d'exploser mes records de temps de réponse ! Ceci dit, le texte d'Origène est accessible donc sa contradiction aussi. Le travail de Rougier était de récupérer un texte disparu et c'est bien grâce à Origène que la chose fut faisable. C'est une pratique qui a déjà eu cours sur d'autres textes antiques. Le lecteur peut, s'il le désire, se passer du livre de Rougier et aller directement vers celui d'Origène.
:)

vendredi, 19 juillet, 2013

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