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Adolfo Bioy Casares ? Enchantée !

samedi 16 février 2008


Etonnante rencontre que celle que j'ai faite avec Adolfo Bioy Casares, auteur argentin né en 1914 et décédé en 1999. C'est en 1940 et avec ce fameux livre "L'invention de Morel" que sa carrière décolle. Dès 1931, Aldolfo Bioy Casares se lie d'amitié avec un certain Jorge Luis Borges. Il n'a alors que 17 ans. C'est d'ailleurs ce même Jorge Luis Broges qui signera sa préface et dira : "L'Invention de Morel (dont le titre fait filialement allusion à un autre inventeur insulaire, à Moreau) acclimate sur nos terres et dans notre langue un genre nouveau. J'ai discuté avec son auteur les détails de la trame, je l'ai relue ; il ne me semble pas que ce soit une inexactitude ou une hyperbole de la qualifier de parfaite."


Jorge Luis Borge ne s'arrêtera pas là pour qualifier le talent de son ami et déclarera dans son Essai d'autobiographie en 1970 : "Un des principaux événements de ces années-là — et de ma vie entière — fut le début de mon amitié avec Adolfo Bioy Casares. Nous nous rencontrâmes en 1930 ou 31, alors qu'il avait environ dix-sept ans et que je venais de dépasser la trentaine. Il est de règle qu'en pareil cas l'aîné soit le maître et le plus jeune son disciple. Il en fut peut-être ainsi au début, mais quelques années plus tard, Bioy était vraiment et sans qu'il y paraisse le maître."

Etonnante rencontre disais-je car celle que j'avais faite avec Jorge Luis Borges n'avait pas été enchanteresse et selon l'adage "qui se ressemble, s'assemble" je partais un peu à reculons dans la découverte du livre d'un auteur qui ressemble et s'assemble avec Jorge Luis Borges. (Autre assemblage qui a nourrit ma déception, celui d'Alberto Manguel).

J'ai sans vergogne piqué le résumé du livre à Sylvie (bibliothécaire de son état) mais je lui rends tout de même sa maternité en citant ici son blog : Passion des livres. Un très bon blog.

"Un condamné à mort fuit la justice et échoue sur une île mystérieuse très peu accueillante : terrain marécageux, faunes et flores en état de déliquescence. On dit que des naufragés sont tous morts d'une maladie mystérieuse...
Le narrateur s'installe et découvre alors un curieux "complexe" : un musée, une chapelle ainsi qu'une piscine. Parfois, le soir, il y aperçoit d'étranges silhouettes qui se réunissent pour un repas ou pour une baignade...Est-ce un complot contre le condamné ? Le narrateur se sent de plus en plus menacé...
Il se cache donc dans les buissons tout en observant la vie sur l'île ; son quotidien va être perturbé par la présence d'une mystérieuse jeune femme, qui apparaît tous les soirs au bord de l'eau. Il essaie d'entrer en contact avec elle à ses risques et périls mais elle semble ne pas le voir ni l'entendre. Un soir, il surprend une conversation entre Faustine, la jeune femme et un dénommé Morel. La jalousie le tenaille...Il fera tout pour entrer en contact avec sa bien-aimée fantomatique...
Les jours passent. Parfois, les silhouettes disparaissent. Parfois, elles reviennent...et les scènes observées le premier soir semblent se répéter à l'infini. Peu à peu, le narrateur va découvrir le secret de l'île : un inventeur a mis au point une machine susceptible de donner l'immortalité. Qui sont alors les silhouettes observées sur l'île?
"

Je trouve ce résumé absolument parfait et je n'aurais pas fait mieux (loin s'en faut, je suis totalement nulle pour synthétiser donc pour résumer).

Ce livre va très rapidement être considéré comme un chef-d'oeuvre du genre fantastique. Jean-Pierre Mourey, dessinateur, en a fait une bande dessinée (2007).

L'histoire est, il faut le dire, très prenante dû au style de l'auteur. Des phrases courtes, une écriture simple mais riche, d'une extrême élégance. Je pourrais dire de lui "pas un mot ne manque, pas un mot ne pèse". L'aménagement du suspense et de l'intrigue sont parfaitement contrôlés. Je vais même aller plus loin : je trouve que cette nouvelle fantastique est effectivement parfaite.
J'ai été assez bluffée par l'aisance littéraire de Bioy Casares, un peu à la manière de Leo Perutz, il semble jongler avec les mots et la ponctuation pour accélérer le rythme et tenir son lecteur de façon magistrale. La trame de l'histoire étant époustouflante aussi bien quant au contenu imaginaire qu'aux réelles questions qu'elle soulève, on peut dire alors que le terme de "perfection" n'est pas hyperbolique et confirmer par là l'assertion de Borges (ça le fait d'être d'accord avec Borges, non ?).

Adolfo Bioy Casares a toutefois démenti la filiation au roman de H.G. Wells "L'île du docteur Moreau" que lui avait attribuée J. L Borges :
"Non. Contrairement à ce qu'a écrit Borges, je n'ai pas été influencé par "L'Ile du Dr Moreau" en écrivant "L'Invention de Morel". Je crois que Borges le savait, mais il voulait, en évoquant Wells me placer sous un haut parrainage littéraire. J'avais, à l'origine, songé à intituler mon roman "L'Ile du Dr Guérin". Si j'ai fini par choisir le patronyme de Morel, c'est parce qu'il présentait l'avantage de pouvoir se prononcer de la même manière en français et en espagnol [...] Dans le même ordre d'idées, comme L'Invention de Morel est une histoire sur l'immortalité, on a prétendu que le personnage de Faustine était une allusion à Faust. Je tiens à préciser qu'il s'agit tout simplement d'un hommage à la Faustine des "Contrerimes" de Paul-Jean Toulet*." (Le Figaro littéraire - 16/11/1995)
* écrivain mort en 1920 et qui fut entre autres, un des nombreux "nègres" de Willy, l'époux de Colette.

Il reste de ce livre des thèmes forts comme l'immortalité à laquelle nous aspirons parfois (toujours ?) et au travers d'elle, l'amour. Traité à la sauce Bioy Casares, je ne peux m'empêcher de penser à l'amour qui unit Solal et Ariane dans "Belle du Seigneur" d'Albert Cohen et leur façon à eux d'atteindre cette immortalité amoureuse, "d'atteindre l'âme de l'autre pour y mêler la sienne" (cette jolie phrase n'est pas de moi mais de Serge Meitinger).

Un autre thème qui ne me semble pas avoir été abordé sur les billets consacrés à ce livre et croyez-moi je me gausse tant et plus de le soulever ici : le fantasme.

Il se trouve en effet que le narrateur ne tombe pas amoureux de Faustine au premier regard. Loin s'en faut. Il ne la trouve même pas jolie. Peu à peu, alors même qu'ils ne s'adressent jamais la parole et mieux encore, qu'elle ne le voit pas, le narrateur devient obsédé par cette femme qui l'ignore. Il est juste de dire que celui-ci tombe éperduemment amoureux d'une image. Ce qui est tout à fait surprenant si on se réfère aux fondamentaux de l'amour. Il n'y a là aucune réciprocité, aucune complicité, aucun échange, rien qui puisse alimenter l'ardeur du narrateur. C'est la seule vue de cette femme, la plupart du temps immobile, le regard perdu dans l'horizon, qui ne cesse d'exarcerber la fougue de l'homme. On pourrait supposer que le fait même d'être ignoré à fait flamber la testostérone de notre fugitif ce qui constitue souvent une puissante attraction. Mais à y regarder de plus près et afin de faire une jonction avec nos temps modernes, on peut aussi se dire que cet homme fantasme tant et plus sur la représentation de la femme. Il se met à idolâtrer un reflet et n'éprouve, en aucune manière, le besoin de mieux la connaître (de multiples tentatives avortées le démontrent).

Il me semble de ce fait très présomptueux, voire même faux, de dire que le narrateur tombe amoureux de Faustine si on s'applique à accepter que fantasmer sur quelqu'un, ça n'est pas l'aimer mais s'aimer.

Il est intéressant de souligner que Bioy Casares n'a alors que 26 ans lorsqu'il écrit ce livre. Un âge où s'abandonner à ses fantasmes est parfois plus simple que d'aimer quelqu'un dans sa complétude.

Je regrette que cette question n'ait pas été soulevée par quelqu'un lors des interviews que Bioy Casares a données. En revanche, Didier Anzieux (psychanalyste français et étrangement décédé la même année que Bioy Casares) n'a pas manqué l'opportunité de soulever cette idée :
"cette machine-là (l'invention de Morel) achèverait de supprimer toute différence entre la perception et le fantasme, entre la représentation d’origine externe et la représentation d’origine interne" (p. 129 "Le Moi peau").

Par adjonction, le thème sur l’illusion d’une relation amoureuse entre le narrateur et Faustine est principal.

Où est donc cette fameuse "jonction avec nos temps modernes" dont je parlais plus haut ?
Concernant cette indifférenciation entre la représentation d’origine externe et la représentation d’origine interne :
"On peut observer cela chez ces personnes complètement accrochées à leur écran d’ordinateur et passant le principal de leurs heures de loisirs à des jeux qui les absorbent tellement qu’ils paraissent s’être entièrement inclus à ce monde virtuel" (Jean-Pierre Pireaux - Revue Belge de Psychanalyse).
Nous pourrions ajouter : les tchats, Meetic, Facebook, Blogoland...

Il n'est pas vain de répéter que ce petit roman (car tout est contenu dans 123 pages) ne doit pas être apréhendé comme une oeuvre d'anticipation mais bien comme une oeuvre psychologique. Pour ceux qui désireraient aller plus loin dans "les fouilles", je recommande cette étude de Max Milner qui lui, aborde le thème du simulacre.

La longueur de mon post en dit long sur les multiples tiroirs de ce roman... qui se lit très vite et sans heurt. Que du bonheur. (mon âme de poètesse prend parfois le dessus)


***

14 commentaires à lire:

Anonyme a dit…

Très bon roman, effectivement! (c'est le com le plus court et le plus inintéressant de l'histoire...)

vendredi, 15 février, 2008
Anonyme a dit…

je ne connais pas.... (encore plus court et inintéressant...)

vendredi, 15 février, 2008
Anonyme a dit…

Je ne connaissais rien (j'étais une chose vague et informe). Sans rire, je n'avais jamais entendu parlé de l'auteur encore moins du livre, et là, ça a l'air plus que riche, le genre de truc que l'on peut relire vingt fois en y trouvant toujours une interprétation nouvelle. Les références sont notées. (commentaire inintéressant mais longuet pour varier un peu, je ne vaux pas mieux que les autres )
Kiki :-)

samedi, 16 février, 2008
Anonyme a dit…

parler.
(d'où l'intérêt de cliquer sur aperçu avant publier, ah)

samedi, 16 février, 2008
Bon sens ne saurait mentir a dit…

@Fashion : Court et précis : moi j'aime bien !
D'autant que c'est un exercice très périlleux pour moi :)

samedi, 16 février, 2008
Bon sens ne saurait mentir a dit…

@Amanda : Quoi ? Comment ? Je ne t'ai pas donné envie de te jeter dessus ???

samedi, 16 février, 2008
Bon sens ne saurait mentir a dit…

@Posuto : J'ai rarement lu plusieurs fois un roman. Mais why not ?

samedi, 16 février, 2008
Anonyme a dit…

Yesssss ! Enfin un livre dont on parle ici et que j'ai lu ! Mais comme c'était ya longtemps, le relire ne me ferait aucun mal, je ne me souviens que vaguement de l'intrigue, plus du tout de l'écriture, et je ne parle même pas du nom de l'auteur. L'ai-je lu, finalement ?
(tout ça n'est pas vraiment intéressant non plus, mille excuses, mais ce sentiment d'étrangeté m'est assez familier alors bon, 'parait que ça fait du bien d'en parler... et patati et patata... blablabla...)

samedi, 16 février, 2008
Bon sens ne saurait mentir a dit…

@Fantomette : Et moi qui me réjouissais pour toi !
A relire alors :)

samedi, 16 février, 2008
Anonyme a dit…

Si, si! bien sûr ! j'aime "les phrases courtes, l'écriture simple mais riche, d'une extrême élégance", en général! Surtout si "l'aménagement du suspens et de l'intrigue sont parfaitement contrôlés" !
Donc oui tu m'as donné envie de le lire! mais je ne connaissais pas !

dimanche, 17 février, 2008
Anonyme a dit…

Nous sommes différents toi et moi. Le peu que j'ai lu de Borges, j'ai adoré! Du coup, il y des fortes chances que Bioy Casares me plaise aussi, car quand j'aime l'élève j'adore le Maître (ça me l'a fait avec les poètes japonais). Chez toi, cette règle ne semble pas marcher, ta psychologie présente manifestement des richesses de complexité auxquelles je ne puis prétendre. Il faudrait étudier ça de plus près. Ah! ce serait un sujet de thèse, ça! le début de la bonsensologie...
OK, OK, j'arrête de délirer!

mardi, 19 février, 2008
Bon sens ne saurait mentir a dit…

@tico : J'avais tout de même noté une différence bien plus flagrante : je suis une fille et pas toi !
;)
Bonne lecture, je pense en effet que cela te plaira :)

mercredi, 20 février, 2008
Anonyme a dit…

Belle analyse, Bon_Sens !
Moi non plus, dans mon ignorance crasse, je ne connaissais pas cet écrivain. C'est génial de découvrir, de pousser des portes, de souffler sur la poussière du temps (et en même temps, c'est parfois un peu effrayant : une vie ne suffira pas à tout lire, hélas...)
Je dépose ici une valise de pensées ! ;-)

jeudi, 21 février, 2008
Bon sens ne saurait mentir a dit…

@Sophie k : Je prendrai bien soin de la valise que j'ouvrirai à ma guise, hein ? ;)
"une vie ne suffira pas à tout lire..." je me suis refaite (car c'est récurrent chez moi) cette réflexion il y a deux jours. A dire vrai, je ne me la suis pas vraiment faite à moi même mais plutôt à mon mari qui (m'a t'il semblé) avait une écoute flottante...Bon enfin bref, je suis souvent effarée par l'avanche chaque année de nouveaux livres car qu'en sera t'il des anciens ? Sachant que dans ces "anciens" il y a énormément de merveilles : mais où trouver le temps ? J'ai réalisé alors qu'il faudrait 3 ou 4 vies...

jeudi, 21 février, 2008

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